Élection & télévision : la présidentielle 1965 (Acte 2 – Second tour)

Le ballottage qui oppose de Gaulle à Mitterrand – à l’issue du scrutin du 5 décembre 1965 – est un profond choc pour le Général qui espérait un raz-de-marée populaire en sa faveur, permettant une élection triomphale dès le premier tour de l’élection présidentielle. Pour le second tour, il se voit cette fois contraint d’utiliser l’intégralité de son temps de parole, de courtiser l’électeur sur les ondes télévisées. Face à lui, le challenger François Mitterrand compte faire de même. Le champ de bataille électoral du second tour de la présidentielle a pour terrain la télévision.

À l’instar du premier tour, chacun des deux candidats dispose de 2 heures de temps de parole à la télévision (et 2 heures à la radio). Si de Gaulle est rompu à l’exercice médiatique, Mitterrand quant à lui apprend la difficile maîtrise de l’outil télévision.

De Gaulle : rectifier l’image d’un homme inaccessible

Pour de Gaulle,le ballottage est une défaite et un signe évident de l’usure du pouvoir. Vexé du haut de sa Grandeur, celui qui n’avait utilisé que 25% de son temps de parole télévisée (tandis que ses 5 adversaires s’y étaient exprimés près de 10 heures) hésite même à se présenter au second tour ! « Je me suis trompé. C’est moi et moi seul qui ai confondu élection et referendum. Je mentirais si je disais que je n’ai pas été atteint » déclare-t-il le 8 décembre devant son Conseil des ministres. Mais l’homme n’est pas du genre à abandonner quelque bataille que ce soit.

A l’issue du conseil des ministres du 8 décembre, le ministre de l’Information annonce au journal télévisé de 20h00 que de Gaulle a fini de bouder et qu’il se présentera bien au second tour de l’élection (une annonce dont le candidat Mitterrand n’a évidemment pas profité.)

De Gaulle doit donc se mêler à l’odéon médiatique pour se comporter comme un candidat (presque) comme les autres, un candidat « normal ». Et s’il veut désacraliser son personnage inaccessible, il doit d’abord parler aux Français de leurs préoccupations quotidiennes plutôt que de « sa chère et grande France ».
Son équipe de campagne (Pompidou, Debré, Peyrefitte, Burin des Roziers, Lefranc, Pérol, etc.) le convainc d’être interrogé par un journaliste au cours de plusieurs entretiens télévisés. C’est une première pour le Général (qui ne réalise que des allocutions télévisées et n’accepte les questions des journalistes que dans le cadre des grandes conférences de presse bisannuelles). Le nom de Jacqueline Baudrier est un moment avancé, mais c’est finalement Michel Droit qui sera désigné, le rédacteur en chef du Figaro littéraire qui intervient déjà fréquemment à l’ORTF.

De Gaulle : 2 allocutions et 3 entretiens

De Gaulle a donc accepté l’idée de 3 entretiens avec Michel Droit (en plus de 2 allocutions traditionnelles). Ils sont tous enregistrés le 13 décembre 1965 (deux dans la matinée, un dans l’après-midi). Les questions ont été sélectionnées d’après un sondage IFOP sur les préoccupations des Français, sondage que Jacques Leprette (responsable du SLII) et Alain Peyrefitte avaient fait réaliser avant même l’élection.
Ces entretiens sont diffusés successivement les 13, 14 et 15 décembre 1965. De Gaulle s’y montre habile. Il emprunte un ton familier que les Français ne lui connaissaient pas, un ton qui pulvérise l’image d’un homme seul et imperméable aux sentiments des petites gens. C’est d’ailleurs dans ces trois entretiens qu’on retrouve les « petites phrases » mille fois reprises, comme lorsqu’il mime celui « qui saute sur sa chaise comme un cabri en criant ‘l’Europe ! L’Europe ! L’Europe !’ » ou qu’il parle de la ménagère, à qui, comme à la France, « il faut le progrès, pas la pagaille » .

De Gaulle – en parlant aux Français comme il ne l’avait jamais fait – parvient à convaincre les électeurs. (ici, le fameux déssin de Faizant paru peu après la campagne électorale)
Mitterrand : imposer l’image d’un présidentiable
Le site “L’Électeur poitevin” propose des exemplaires numérisés de chacune des professions de foi des candidats (voir)

Pour Mitterrand, il s’agit – après avoir rassemblé toute la gauche – de regrouper ce qu’il appelle les « Républicains ». Lecanuet, qui a déclaré ne pas voter pour le général de Gaulle, a demandé à ses électeurs de faire de même. Le nostalgique de l’Algérie française, Tixier-Vingancour, n’hésite pas, lui, à affirmer son vote pour Mitterrand et à appeler ses électeurs à faire de même.

Mitterrand : 2 entretiens 3 allocutions

Pour sa campagne télévisée, Mitterrand réalise 3 allocutions et 2 entretiens (l’un avec Roger Louis, l’autre avec Georges de Caunes, deux journalistes qui l’avaient déjà interrogé au cours du premier tour).
Mais le candidat est beaucoup moins préparé à l’épreuve de la télévision que son adversaire. C’est un exercice où il est mal à l’aise. Les archives de l’Inathèque de France permettent de visionner les très nombreux essais « ratés » (non diffusés) de ces allocutions et entretiens. Et on peut observer le candidat hésiter, demander conseil aux professionnels qui l’entourent, s’énerver ou bien crier « J’en ai marre » ! Le candidat se convainc même que les conditions de tournage ne le mettent pas à son avantage.
Autre point notable : Mitterrand s’exprime dans un décor de style « bureau présidentiel » (ce qu’il n’avait pas fait au premier tour) ; alors que de Gaulle essaie de casser son image de président inaccessible, son challenger joue la carte contraire en s’affichant dans une atmosphère élyséenne.

Un débat ! (déjà) : Enfin, notons que François Mitterrand, au cours de son allocution du 11 septembre 1965, réclame la tenue d’un débat télévisé avec le président-candidat. Une idée qui devra faire son chemin : elle ne sera appliquée qu’en 1974, lorsque Mitterrand s’opposera à Giscard d’Estaing.

Présidentielle 1965, second tour : demandez le programme

Programme des allocutions et entretiens des deux candidats à l’élection présidentielle. Un lien vers l’archive est toujours proposé si celle-ci est visible en ligne

11 DÉCEMBRE 1965

20h30

DE GAULLE Allocution

12min

De Gaulle prend une première fois la parole le 11 décembre 1965 au cours d’une allocution où il réalise le bilan des avancées et des victoires (économiques et internationales) de la Cinquième République. À peine évoque-t-il son adversaire (mais sans jamais le nommer), celui qui doit assumer le « désastreux » bilan des partis qui le soutiennent.

20h50

MITTERRAND

Allocution

13min

« Que soient remerciés ceux qui ont voté pour moi. Je ressens l’honneur de ma tâche » ; Mitterrand parle de son adversaire : « Où sont ses partisans, où est sa majorité ?  » ; « Ce sera DG ou le néant » ; il propose un « débat (…) garanti à la télévision » .

13 DÉCEMBRE 1965

20h15

MITTERRAND interrogé par ROGER LOUIS

27min

Mitterrand évoque la politique extérieure de de Gaulle, l’Alliance Atlantique, l’Europe  (où « il faut un pouvoir de contrôle »), le Marché agricole, etc.
20h50

DE GAULLE interrogé par MICHEL DROIT

29min

De Gaulle, pour qui la France est « quelque chose de très grand, de très particulier », évoque la hausse niveau de vie des Français (+7%/an en 7ans), l’industrialisation, l’agriculture ou l’Éducation nationale.

14 DÉCEMBRE 1965

20h15

DE GAULLE interrogé par MICHEL DROIT

29min

Ce deuxième entretien traite de la politique étrangère de la France. C’est dans celui-ci que de Gaulle mime celui « qui saute sur sa chaise comme un cabri en criant ‘l’Europe ! L’Europe ! L’Europe !' » ; il y parle de l’arme atomique, du marché commun, de politique internationale et se défend vigoureusement d’être antiaméricain.
20h50

MITTERRAND

Allocution

30min

Mitterrand s’applique, dans cette allocution, à démonter les arguments politiques de de Gaulle : « C’est très intéressant, mais cela n’est pas exact ».

15 DÉCEMBRE 1965

20h15

MITTERRAND interrogé par GEORGES DE CAUNES

28min

Si Mitterrand se dit « satisfait » déroulement campagne électorale télévisée, cela n’est en réalité pas tout à fait exact. Divers sujets sont évoqués, comme celui des femmes (qui votent en masse pour DG) à qui il propose d’apporter la sécurité. Tout un programme !
20h50

DE GAULLE interrogé par MICHEL DROIT

25min

« La ménagère veut le progrès, mais elle ne veut pas la pagaille, eh bien ! c’est vrai aussi pour la France. Il faut le progrès, il faut le progrès, il ne faut pas la pagaille ». Pour conclure, le Général rappelle qu’il a toujours « marché droit, quoi qu’il arrive ».

17 DÉCEMBRE 1965

20h15

DE GAULLE

Allocution

8min

Pour de Gaulle, Mitterrand appartient à la Quatrième République, c’est-à-dire au « passé ». « Je ne dis pas que je sois parfait et que je n’ai pas mon âge. Je ne prétends nullement ni tout savoir, ni tout pouvoir » .
20h50

MITTERRAND

Allocution

12min

2 objectifs affichés pour Mitterrand : « restituer la fonction de citoyens responsables » et « établir une politique nouvelle ». Pour lui, condamner les partis comme le fait de Gaulle, « c’est aller contre la constitution de 1958 »

103 minutes (1h42) pour le général de Gaulle, 110 minutes (1h50) pour François Mitterrand. Le combat pourtant est inégal. « Les Français découvrent sur leurs petits écrans, un de Gaulle qu’ils ne soupçonnent pas, allègre, bonasse, plein d’alacrité, l’œil et le style pétillants, redoutable dans sa rouerie malicieuse. Un numéro éblouissant, diaboliquement exécuté » : les résultats électoraux du 19 décembre ne démentent Pierre Sainderichin et Joseph Poli (Histoire secrète d’une élection , Plon, 1966).

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L’ORTF : la grande soirée télévisée du second tour

À l’ORTF, on organise cette journée électorale de la même manière qu’au premier tour (lire : « Présidentielle 1965 : la grande soirée télévisée du 1er tour »). Un très lourd dispositif est spécialement mis en œuvre pour accompagner les électeurs-téléspectateurs à accomplir leur devoir, et à participer à ce grand moment républicain.
Peu après vingt heures, les premiers résultats tombent par téléscripteurs. François de la Grange peut ainsi donner aux téléspectateurs les premières estimations du second tour : 58.18 % pour de Gaulle, 41.81% pour Mitterrand.
Innovation télévisuelle : il communique les résultats définitifs de Colombey et de Nevers parvenus par dépêches. Il transforme alors, grâce à une énorme machine à calculer dont il est très fier, le nombre de votes en pourcentages.

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Le soir du 19 décembre 1965, la télévision informe ses téléspectateurs, peu après 20H00, de la victoire très probable de de Gaulle. (Voir la vidéo)

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On diffuse ensuite de nombreuses séquences en direct où les nombreux envoyés spéciaux en régions détaillent les résultats locaux. Toute la nuit, l’ORTF consacre ses programmes à l’élection présidentielle. Des séquences sont réalisées en direct du ministère de l’Intérieur qui centralise officiellement tous les résultats électoraux.

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Après que la victoire du général de Gaulle ne fasse plus aucun doute, de nombreux débats sont diffusés. Le journaliste Benedetti y reçoit – deux par deux – de grands responsables de presse ou des politiques comme le couple Pierre Charpy (Paris-Presse) / René Andrieu (L’Humanité).

Charles DE GAULLE –  55,2% des suffrages
François MITTERRAND – 44,8% des suffrages

Au terme de cette grande nuit électorale, la république gaullienne allait faire le bilan de cette présidentielle 1965 : et elle avait bouleversé autant les institutions de la Cinquième République que les pratiques de la télévision d’État.

Cette élection du général de Gaulle au suffrage universel du mois décembre 1965 marque un tournant dans la pratique des institutions : le pouvoir du président de la République est désormais issu des votes populaires et sa légitimité est indiscutable ; l’affaire du 13 mai (et d’un possible coup d’état) est « pardonnée ».

Pour certains, la victoire de de Gaulle est mettre à l’actif de la télévision. Et en effet, la grande modernité des techniques de propagande et d’information mises en œuvre à cette occasion – si elles ont un temps pénalisé le candidat sortant – lui a permis de remporter des voix.
Pour l’ORTF, cette élection marque également un autre tournant majeur : celle d’un début de logique plus démocratique, c’est-à-dire une certaine ouverture des ondes d’État à l’opposition. En effet, hors des journaux télévisés, les débats de la fin des années 1960 se feront plus nombreux, plus représentatifs. La campagne électorale de 1965 interdit tout retour en arrière ; la télévision s’est ouverte à des voix multiples et ne se refermera plus.

Lire aussi :

Élection & télévision : la présidentielle 1965 (Acte 1 – Premier tour)

Présidentielle 1965 : la grande soirée télévisée du 1er tour

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Principales sources :

  • Archives ORTF – CAC
  • Archives du ministère de l’Information – CARAN
  • Archives de l’Inathèque de France
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