Guerre d’Algérie, censure et télévision : « Ferhat Abbas aux Indes »

La Guerre d’Algérie est télévisée. De 1958 à 1962, la télévision du général de Gaulle a largement évoqué les évènements liés à la Guerre d’Algérie, essentiellement par le biais de trois types d’émission : les allocutions du général de Gaulle (sur l’Algérie, 24 fois en 46 mois), le magazine Cinq Colonnes à la Une (dont les reportages sont réalisés en collaboration avec le ministère des Armées) et le journal télévisé (très rigoureusement contrôlé, notamment par le biais du ministère de l’Information). Un principe s’impose alors pour évoquer l’Algérie à la RTF : censure & contrôle.

Une guerre armée, une guerre diplomatique

Avril 1959. La période est charnière. Depuis le mois de février, le Plan Challe a permis d’affaiblir militairement le FLN. Forte de ses succès, la France exige – avant d’entamer des négociations avec un GPRA qu’elle ne reconnaît pas –  que soit décrété un cessez-le-feu. Refus. Enlisement du conflit.

Si le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne, constitué en septembre 1958) n’est pas reconnu par la France, il l’est néanmoins par l’Irak, la Libye, la Tunisie, l’Arabie Saoudite, la Corée du Nord, l’Égypte, le Yémen, la Chine populaire, le Soudan, le Vietnam, la Guinée, la Mongolie et le Liban. Son président – Ferhat Abbas – continue à chercher activement des soutiens sur la scène internationale, notamment du côté des « non-alignés ». Et au mois d’avril 1959, le leader du Front de Libération nationale algérien réussit à convaincre Nehru de lui accorder un entretien. Historique.

Ferhat Abbas chez Nehru

Ainsi, le 7 avril 1959, Ferhat Abbas arrive-t-il à Delhi, accompagné de son ministre des Affaires Sociales, Benyoucef Bankhedda. Après une rencontre avec Indira Gandhi, la fille du Premier ministre,  il est reçu par Pandit Nehru. Au cours de cette réunion – de moins d’1h30 – sont évoqués le statut du gouvernement algérien, le sort des Européens et l’hypothèse d’une partition de l’Algérie. Mais au final, le leader indien – dont la sphère d’influence est forte – refuse de reconnaître officiellement le GPRA. Ce voyage n’en reste pas moins un pas décisif pour le leader de la Libération, car Nehru portera sa voix jusqu’à l’ONU par deux fois au cours de l’année 1961.

« Monsieur Ferhat Abbas aux Indes » et à la RTF

Pour couvrir ce voyage, la RTF diffuse, le 10 avril 1959, un reportage dans son journal télévisé de 20h00, qui est ensuite repris dans l’édition de la nuit. Les images – qui n’ont pas été tournées par la RTF — ont été achetées sur le marché audiovisuel mondial à Visnews et United Press, et c’est Joseph Pasteur qui  les commente en direct.

Un député d’Alger mécontent

Une dizaine de jours plus tard, le 18 avril 1959, à l’Assemblée nationale, un député d’Alger — Pierre Lagaillarde, futur de l’OAS — pose une question écrite au ministre de l’Information Roger Frey :

Pierre Lagaillarde demande donc au ministre de l’Information si « la publicité réalisée autour de [Ferhat Abbas] lui paraît compatible avec la politique du gouvernement qui consiste à refuser tout dialogue politique avec le pseudo-gouvernement du FLN et si, en tout état de cause, l’importance ainsi accordée à un rebelle ne lui paraît pas constituer, en quelque manière, une atteinte à la dignité de l’État« 

Le ministère réclame des comptes à la RTF

Le ministre de l’Information Frey – qui n’est pas un rigolo – réclame alors des comptes au directeur de l’actualité télévisée, Philippe Ragueneau (Compagnons de la Libération et homme de médias tatoué gaulliste, évidemment). La télévision aurait-elle outrepassé les règles que lui impose son gouvernement ?

Philippe Ragueneau rédige alors une note (conservée dans les archives du ministère de l’Information du CARAN) où il tente bien laborieusement de justifier la séquence réalisée par son équipe de journalistes.

Le directeur de l’actualité télévisée écrit : « Sans attendre des réactions officielles ou officieuses, j’ai indiqué aux rédacteurs en chef que je m’opposais à l’interdiction des films relatant les faits et gestes de la rébellion. »
Un vent puissant de liberté soufflerait-il en ce mois d’avril 1959 sur la RTF ? En effet, Ragueneau répond très clairement qu’il s’est passé de l’Imprematur ministériel pour décider de diffuser une information extrêmement sensible pour le gouvernement gaulliste. Ce qui n’est pas – et de très loin – la règle générale.

Philippe Ragueneau poursuit : « (…) toute la presse quotidienne rendait compte de ce voyage (…) par conséquent, il s’agissait d’une actualité visiblement non censurée (…), l’image étant admise, tout dépendait du commentaire ; (…) enfin, et c’est là leur meilleur argument, les faits relatés par le film n’étaient pas du tout à l’avantage de Ferhat Abbas. »
Ainsi n’aurait-on droit de diffuser des reportages que lorsque ceux-ci relateraient des informations néfastes pour la rébellion, l’opposition.

Un commentaire ad hoc

Les reportages des JT de cette époque étaient bien souvent commentés en direct par les journalistes. Et malheureusement, ces commentaires n’ont quasiment pas été conservés ; seules les images des reportages (et leur son direct) sont aujourd’hui disponibles. Le reportage sur Ferhat Abbas en Inde fait partie de ce lot muet. Mais Philippe Ragueneau nous renseigne sur la teneur des commentaires faits alors par Joseph Pasteur : « Le commentaire souligna fort bien que le leader de la rébellion s’était « cassé le nez » en Inde et que Nehru lui avait refusé pratiquement tout soutien« .

Et les images ?

Si la RTF n’a pas tourné les images diffusées dans ce reportage, elle en a du moins sélectionné et monté les séquences en fonction du récit qu’elle désirait livrer du voyage de Ferhat Abbas.
Philippe Ragueneau explique à son ministre que « le choix des images collait à ce commentaire et, au bout du compte, Ferhat Abbas apparaissait plutôt en mauvaise posture, sans parler des séquences ridicules incorporées à dessein.« 

Ce reportage n’est pas visible sur le site grand public de l’INA, mais à l’Inathèque de France (BnF).

On y voit Ferhat Abbas – qui porte beau – et ses collaborateurs descendre d’avion. Il est accueilli avec tous les égards dus aux hôtes de marque (mais ni Nehru, ni sa fille ne se sont déplacés à l’aéroport).


On le recouvre alors littéralement de colliers de fleurs. Un, deux, quatre, douze, vingt ! L’effet est – avouons-le – assez comique. Et si, pour les Indiens, cette pratique traditionnelle vise à souhaiter la bienvenue, pour le directeur de l’actualité télévisée, ce sont avant tout des images grotesques qu’il va largement exploiter : la séquence « colliers  de fleurs » couvre en effet près de la moitié du reportage.
La seconde partie montre Ferhat Abbas accueilli à la résidence d’Indira Gandhi et posant avec elle dans le jardin. Le reportage s’achève sur des images du leader algérien s’en allant à pied.
À aucun moment ne sont montrées des images de Ferhat Abbas avec Nehru (précisons que pour le moment, aucune image d’archives sur cette rencontre – qu’elle soit photographique ou audiovisuelle – n’a été retrouvée…)

Philippe Ragueneau achève sa missive en exposant la philosophie avec laquelle travaillent les journalistes de la RTF :
« Je conçois donc qu’il y a eu erreur de jugement en passant ce film, mais le texte fait sur l’image et le choix des images nous indiquent assez bien ce que furent les intentions des rédacteurs en chef, informer, assurément, mais n’informer sur un tel sujet que parce que la philosophie de l’événement nous était bénéfique.« 

N’informer sur un tel sujet que parce que la philosophie de l’événement nous était bénéfique

Voilà donc quelle était la philosophie de cette télévision de 1959 vis-à-vis de la rébellion algérienne : produire des informations si seulement les évènements paraissaient  bénéfiques à la politique du gouvernement. Dans le cas du reportage « Monsieur Ferhat Abbas aux Indes », les journalistes avaient décomplexifié le contexte qui présidait à l’accueil du leader algérien par l’une des grandes puissances mondiales du camp des « non alignés ». Mais, malgré leurs efforts pour ridiculiser Ferhat Abbas, ils ont néanmoins diffusé une information que le gouvernement aurait voulu voir censurée.

En 1959, la télévision gaulliste prend en effet ses marques : le contrôle de l’information, la censure ne sont pas des exercices aisés, et après tout, cela ne fait pas une année que de Gaulle est revenu au pouvoir (la Cinquième République n’a encore que quelques mois). Cette lettre marque la manière dont le régime d’autocensure se met en place car, gageons qu’après cet épisode, Ragueneau et son équipe aient retenu la leçon. Et, en effet, la télévision française ne montrera quasiment plus le leader du mouvement de libération algérien jusqu’à l’indépendance de 1962.

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Nota : Dans les archives des actualités cinématographiques (qui ont encore une puissante diffusion et une forte audience), on retrouve un film consacré à Ferhat Abbas parti chercher du soutien en Indes. Ce film n’a pas été diffusé. Les images sélectionnées sont sensiblement différentes (plus longues sur la partie « rencontre avec  la fille de Nerhu »), mais la séquence « colliers de fleurs » y est présentée. Lien vers la notice « Farhat (sic) Abbas à New Dehli » (et les imagettes)

Sources :

  • Archive du ministère de l’Information – CARAN
  • Archive de la bibliothèque de l’Assemblée nationale
  • Archive de l’Inathèque de France

Bibliographie: Sur la rencontre Nehru/Abbas : Indo-West Asian relations: the Nehru era, Najma Heptulla, Allied Publishers, 1991

Cet article fait suite à l’intervention « La Guerre d’Algérie à la télévision » réalisée pour la “Journée d’études” du Forum des Images “Guerre d’Algérie et médias” – 2 février 2012.

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