« Ah, mon cher Romain, nous avons fait un beau rêve » – Gary au ministère de l’Information

Ah, mon cher Romain, nous avons fait un beau rêve

Romain Gary -  Life - 12 janvier 1962
Romain Gary – Life – 12 janvier 1962

Le 12 mars 1967, le second tour des élections législatives voit la victoire des gaullistes ; même s’ils reculent de 40 sièges, ils conservent la majorité à l’Assemblée nationale.

Avril 1967 : le gouvernement est remanié, et George Gorse – l’ambassadeur de France en Algérie depuis 1963 –  se voit confier le ministère de l’Information. Celui-ci avait déjà, pendant la Seconde Guerre mondiale, dirigé les services d’information de la délégation de la France Libre au Proche-Orient.

Pour composer son cabinet, Gorse appelle le Compagnon de la Libération et grand écrivain Romain Gary, qui accepte.

Dans La nuit sera calme, essai conversationnel et biographique, Romain Gary évoque cette aventure :

« François BONDY :
En 1967, tu as accepté d’entrer au cabinet de Gorse, ministre de l’Information ?

Romain GARY :
Tout le monde peut se tromper, comme disait le hérisson en descendant d’une brosse à habit. Je voulais briser les reins de la Commission de censure qui sévissait alors d’une manière éhontée… J’avais posé comme condition une autorisation de sortie pour La Religieuse, un film d’après Diderot que le ministre précédent avait fait interdire. Gorse obtient l’accord de de Gaulle. J’étais « conseiller sans traitement », libre.

Je tourne Les oiseaux vont mourir au Pérou, et aussitôt la Commission interdit mon film. J’ai eu sur le bureau un rapport sur leurs délibérations : à une voix de la majorité – celle d’un psychiatre… -, la commission motivait son interdiction en disant que, attendu que mon film traite de la frigidité féminine en termes tragiques allant jusqu’à une tentative de suicide, attendu que six névroses féminines sur dix sont causées par la frigidité, mon film risquait de pousser au suicide des femmes atteintes de frigidité… Authentique. Gorse me donne l’autorisation de sortie.

Là-dessus, j’obtiens de Malraux et de Gorse un accord pour une production de films en commun entre le Centre du cinéma et l’ORTF. Réunion au sommet avec les « directeurs » : Hallaud pour le centre, Jacques Dupont pour l’ORTF. Ces deux hauts fonctionnaires cherchent à nous démontrer que le projet est irréalisable. A la sortie, Gorse me met un bras autour des épaules et me dit : « Ah, mon cher Romain, nous avons fait un beau rêve ! » Le ministre s’inclinait devant les bureaux. Je suis parti.

François BONDY :
D’autres souvenirs de cette époque ?

Romain GARY :
Aucun. Amnésie totale. Ah si… un coup de téléphone de de Gaulle. C’était au moment de la grève de Rhodiacéta. On donne à la télé l’interview d’un journaliste avec un gréviste. Coup de téléphone de de Gaulle, furax : « Qu’est-ce que c’est que ces façons ? De quel droit ce journaliste tutoie cet ouvrier ? Ils ont été à l’école ensemble ? » Et de raccrocher…« 

Couverture - Romain gary - La Nuit sera Calme - Folio

Romain Gary – La nuit sera calme, Folio, janvier 2007 (édition originale février 1976) – pp.133/135

Lire aussi /Liste des articles publiés sur ce blog :

Contrôler l’information télévisée : les productions gouvernementales

Sous la république gaullienne, le contrôle de la télévision opéré par le gouvernement est habituellement stigmatisé par quelques événements marquants, laissant supposer que seul le régime répressif de censure s’est exercé. Cependant, bien plus que les interdictions et les censures (pratiques visibles donc risquées), ce sont les commandes d’émissions qui concourent à l’élaboration d’un programme télévisé progouvernemental. Le pouvoir conçoit et fait réaliser ses propres émissions, et cette production est très organisée.

***

De l’intérêt de désigner soi-même le directeur de la TV publique…

La nomination du PDG de France Télévisions par le président de la République ? C’est chose faite depuis le 13 janvier 2009. Mais soyons précis : la nouvelle loi stipule que la décision se prend à l’issue d’un conseil des ministres, après avis du CSA et accord du Parlement. Retour aux années 60. Notre ancêtre le primotéléspectateur a le choix entre deux chaînes de télévision. Toutes deux sont publiques et placées sous le contrôle du gouvernement. À la tête de cet audiovisuel d’État ? Un directeur général, qui ressemble beaucoup à notre PDG de France Télévisions, car c’est le conseil des ministres qui en décrète la nomination. Quel était donc son rôle dans le contrôle de l’information télévisée ?

***

Censure à la télévision : Le Manifeste des 121

L’interdiction de diffusion – la censure intégrale –  n’est pas la forme de contrôle la plus usitée par les gouvernements gaullistes.  Interdire une émission de diffusion est dangereux : c’est presque immanquablement s’exposer aux critiques de la presse, des parlementaires, de l’opinion publique. Le cas particulier du Manifeste des 121 (une pétition, “appel à l’insoumission” en faveur de l’arrêt immédiat des combats en Algérie, et signée par d’illustres personnalités) est atypique, car le boycottage médiatique – qui a fait l’objet d’une décision gouvernementale officielle – est singulièrement intransigeant.

***

Le ministère de l’Information : un ministère de la censure ?

Le ministère de l’Information apparaît pour la première fois sous la IIIe République, en mars 1938 : au seuil de la Guerre, il faut pouvoir organiser sa propagande. Évidemment conservé sous Vichy, le ministère survit à deux changements de République. En 1958, le général de Gaulle revient aux affaires et institue la Cinquième République. Pour réaliser ses ambitions audiovisuelles – se saisir de la télévision pour établir un contact direct avec les Français, et éviter ainsi le filtre de la presse écrite –, le président de la République désigne un chef de file chargé d’appliquer ses volontés : le ministre de l’Information. Le gouvernement lui prescrit une mission : réformer et organiser la radiotélévision d’État. Ainsi, de 1958 à 1969, ministère de l’Information façonne-t-il l’ORTF. Quelles sont ses attributions? Comment fonctionne-t-il ? Quel est son champ d’action ? Quelle est l’importance de son pouvoir quant à l’information télévisée ?

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“5 colonnes à la une” : l’information entre censure et liberté

Magazine d’un genre nouveau, 5 colonnes à la une est lancé en 1959. C’est l’émission la plus significative de la télévision du général de Gaulle puisqu’elle l’accompagne du début jusqu’au terme de son pouvoir. 5 colonnes tranche singulièrement de toutes les formes d’information télévisée antérieures : elle annonce la naissance du grand reportage, qui est alors bien plus proche du documentaire d’auteur (qui offre un point de vue) que du vulgaire reportage à la sauce Envoyé Spécial. Beaucoup s’accordent à dire aujourd’hui que l’émission a profité d’une liberté exceptionnelle. La réalité est souvent plus nuancée. De l’idée du reportage à la diffusion de la séquence, toutes les étapes de l’élaboration du magazine sont contrôlées.

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La Pub, la Télé et le Gouvernement (1958-1968)

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