5 colonnes à la une : l’information entre censure et liberté

Magazine d’un genre nouveau, 5 colonnes à la une est lancé en 1959. C’est l’émission la plus significative de la télévision du général de Gaulle puisqu’elle l’accompagne du début jusqu’au terme de son pouvoir. 5 colonnes tranche singulièrement de toutes les formes d’information télévisée antérieures et annonce la naissance du grand reportage.  Beaucoup s’accordent à dire aujourd’hui que l’émission a profité d’une liberté exceptionnelle. La réalité est souvent plus nuancée.

De l’idée du reportage à la diffusion de la séquence, toutes les étapes de l’élaboration du magazine sont contrôlées. « J’ai toujours soutenu que 5 colonnes à la une est la « grande » émission alibi de la télévision. On nous dit : voyez comme ces 3 Pierre sont libres, comme il sont objectifs, comme ils sont courageux »[1] déclare Gabriel Macé dans son Canard Enchaîné. Récusant cette condamnation, Yvon Bourges –  ministre de l’Information – affirme quant à lui que si 5 colonnes a joui d’une telle renommée, c’est parce que l’émission suppose – « dans son principe même » – que « la plus grande liberté soit laissée à son producteur, Pierre Lazareff, qui choisit ses sujets et la manière de la traiter »[2].

Un assemblage de reportages de qualité

Lancé le 9 janvier 1959, le magazine est un assemblage d’une douzaine de reportages en moyenne qui se déroule sur une durée de 90 minutes. 5 colonnes à la une fixe aux téléspectateurs un rendez-vous mensuel, placé à une case horaire de choix : 20 heures 30. Très attendue et très remarquée, l’émission s’articule sur une succession de séquences, où le rythme est rapide et où l’attention ne doit pas faiblir. C’est « un produit pédagogique » : « une introduction qui présente les faits, les lieux, les acteurs de l’événement (…), puis une partie centrale composée d’une succession d’interviews, entrecoupées d’images et de commentaires de transition, destinés à exposer les différents aspects du sujet ; enfin une conclusion, le plus souvent formulée en voix off par le journaliste »[3]

Un nouveau journalisme

Producteur et tête de file de 5 colonnes, Pierre Lazareff est alors le directeur du journal de presse écrite le plus lu (France-Soir). C’est l’un des personnages-clé pour comprendre l’autonomie relative du magazine. L’équipe se compose également de trois producteurs fameux : Pierre Desgraupes, Pierre Dumayet – tous deux journalistes – et Igor Barrère, réalisateur de télévision depuis 1954.

Cette équipe de professionnels de l’information et de la télévision invente une émission qui repose avant tout sur « la présence du reporter sur le terrain qu’il met en scène à l’écran (…). Le reportage y apparaît simultanément comme le témoin, l’acteur et le narrateur de ce qu’il a vu« . Autre innovation : l’association inédite d’un journaliste à un réalisateur « qui souligne leur volonté de donner la primauté à l’image et de présenter un produit visuel de qualité[4]. Pierre Lazareff veut moderniser le journalisme audiovisuel et le décliner sur un mode original : «  je veux (…) recréer sur le petit écran quelque chose qui ait une force percutante aussi grande que l’événement lui-même« [5]. D’une certaine manière, ce que l’équipe de 5 colonnes veut faire, c’est s’opposer au cadre rigide du journal télévisé et à sa façon de concevoir le traitement audiovisuel de l’information. L’opposition entre le magazine et le journal – deux « rendez-vous » plébiscités du public – ne se limite à une simple différence de perspective. Le sérieux contraste entre la qualité des enquêtes diffusées par 5 colonnes à la une et les sujets abordés au JT accentuent la fadeur et la médiocrité de ce dernier. 5 colonnes dispose aussi de larges crédits et de quantité de matériels – nerfs du journalisme audiovisuel. Des individus issus de la presse écrite sont engagés « pour briser les féodalités existantes et pour essayer d’apporter du sang neuf à l’information télévisée« [6].

Des sujets qui tranchent du JT

Si la forme est innovante, il en va de même pour le contenu. Dès la première émission, le magazine s’attaque au plus délicat sujet du moment et pourtant tragiquement d’actualité : la guerre d’Algérie. Les journalistes évoquent-ils ainsi les difficultés de l’armée, la réalité des combats, les hommes du FLN et les désillusions des Pieds-noirs. Pourquoi ce droit aux sujets « tabous » ? Rènald Perquis propose son analyse : « entre janvier 1959 et octobre 1962, la vingtaine de reportages sur l’Algérie établit avec la ligne politique suivie par le gouvernement, un parallèle flagrant« [7]. Il poursuit : lorsqu’un reportage se consacre à développer l’information en Algérie « soit il s’inscrit dans une ligne officielle, soit il fait l’exposé des thèses qui s’opposent« . Mais mise à part l’Algérie, le magazine n’évoque qu’épisodiquement des faits de politique intérieure. Et si on ne parle que très rarement des événements politiques, 5 colonnes compense néanmoins cette carence par de brillants reportages de politique étrangère.

La grande diversité des thèmes abordés, l’alternance de séquences graves et de séquences plus légères confèrent à l’émission un ton particulier. Exemple, le programme de l’émission du mois d’avril 1961 où figurent dix reportages[8] : New York, cible n°1 – Léo Ferré – Angola – Sacha Distel – Le procureur – Les Frères Jacques – École de mannequins – Chine 1961 – Charles Trenet – Planning familial à Grenoble. Dans ce programme, l’actualité intérieure est illustrée par Ferré, Distel ou Trenet, tandis que les informations généralistes de société se focalisent sur « le procureur » ou « le planning ». La politique est le domaine réservé des pays étrangers : le magazine fait le point sur la situation chinoise et évoque la menace castriste aux États-Unis (New York, cible n°1). Cette diversité est en grande partie à l’origine de sa consécration par le public.

Les professionnels de l’audiovisuel les premiers accueillent l’émission avec tous les honneurs. D’ailleurs, les producteurs ouvrent régulièrement leurs « colonnes » à des collaborations extérieures. Le public quant à lui, semble « avoir trouvé ce qu’il attendait plus ou moins confusément depuis la naissance de la télévision : la force d’évocation de l’image télévisée« [9]. Le succès est foudroyant : c’est l’émission la plus regardée du petit écran. Toute cette attention incite au contrôle accru de son contenu, mais paradoxalement, cette notoriété engendre aussi une certaine autonomie.

Les "3 Pierre" (Lazareff, Desgraupes, Dumayet) à gauche, Igor Barrère à droite. Photo prise rue Cognacq-Jay pour la 100e de "5 colonnes". Source : France-Soir
Les « 3 Pierre » (Lazareff, Desgraupes, Dumayet) à gauche, Igor Barrère à droite. Photo prise rue Cognacq-Jay pour la 100e de « 5 colonnes ». Source : France-Soir
5  colonnes sous contrôle

L’équipe de 5  colonnes dispose d’un mois entier pour concevoir, tourner puis monter les diverses séquences qui composeront le magazine. Et à chaque étape de la fabrication, s’exerce un rigoureux contrôle, qui déleste les producteurs de quelques unes de leurs prérogatives.

Le magazine – dépendant de la direction des informations de la RTF – travaille pourtant « en constant accord et en constante collaboration avec le directeur des programmes« [10] : un double contrôle (celui de la direction de l’actualité télévisée et celui de la direction des programmes) s’exerce donc sur l’émission, ce qui est une exception.

C’est en commun que les deux bureaux conçoivent, lors de la conférence des programmes, l’ossature du magazine. On y dresse une liste de sujets, soumis ensuite à l’examen du directeur des programmes. Pourtant, les « prévisions arrêtées au cours de cette conférence ne sont habituellement pas retenues, et les sujets à tourner sont modifiés au cours du mois à l’occasion de petites conférences improvisées« [11]. Cette liste de sujets doit aussi recevoir l’aval de la direction de l’actualité télévisée : c’est ce que rétorque Pierre Lazareff à Pierre Sabbagh : « Nous ne faisons pas cette émission dans la clandestinité et vous êtes mieux placé que personne, mon cher directeur, pour savoir que la liste de nos sujets est, au fur et à mesure où nous les prévoyons, communiquée à la direction des programmes, comme à la direction des actualités »[12].

Sous la tutelle de deux directions, tout le monde à la télévision est donc au courant des sujets préparés par 5 colonnes, et même le ministère de l’Information. Par exemple, en mai 1965, Alain Peyrefitte écrit au haut responsable de l’UNR/UDT (Tomasini) au sujet des conditions de réalisation d’une séquence sur la bataille de Dien Bien Phu : « Il est exact, en effet, que M. Barrère et Lalou sont actuellement en train d’effectuer ce reportage dont j’en avais été au préalable informé ». Et puisqu’il en a été informé, Peyrefitte rassure son ami : « Je veux te donner l’assurance qu’après avoir consulté le ministre des Armées, et avoir pris contact avec le responsable de « 5 colonnes à la une », la RTF veillera à ce que le contenu de l’émission en cause ne soit contraire ni à l’objectivité historique, ni à l’intérêt de la France« [13]. On ne s’attendrait pas à moins de la part d’Alain Peyrefitte.

Surveillance administrative

Une fois les thèmes des reportages décidés puis approuvés par les diverses directions, une deuxième épreuve s’annonce : pour chaque déplacement, un ordre de mission doit être visé par les services de l’administration, et c’est encore une fois l’occasion de vérifier la nature des sujets envisagés : « chaque déplacement est précédé d’ordres de mission pour lesquels nous fournissions des renseignements précis, et, à un grand nombre de personnes« [14] se plaint d’ailleurs Pierre Lazareff. Une fois les ordres de missions agréés, le choix de l’équipe technique échappe, là encore, aux directeurs du magazine : « nous n’avons pas de budget (…) autonome. Nos réalisateurs, nos équipes, nos reporters sont ceux de la RTF ou ont été engagés par la RTF. Nos équipes techniques nous sont désignées par le Service d’Exploitation ou le Journal Télévisé »[15].

L'équipe de 5 colonnes au complet
L’équipe de 5 colonnes au complet
5 colonnes face à l’Algérie

Pour les sujets « algériens », la préparation relève, jusqu’en 1962, d’un dispositif adapté à la situation de guerre. Une note émise par Pierre Lazareff retrace les obstacles à franchir pour réaliser une séquence. Le 5 mai 1961, « 5 colonnes à la une » se devait de parler des événements d’Algérie et de leurs répercussions« [16] ; le magazine consacre alors trois reportages à la sédition avortée d’Alger. Ce numéro « Spécial Algérie » se compose de plusieurs séquences rétrospectives et explicatives : Le monde entier nous regardait : rébellion militaire à Alger (durée : 10 minutes 35) – Spécial Algérie (durée : 18 minutes 26) – De nos envoyés spéciaux au bled : Kabylie (durée : 15 minutes 35).

Pour cette édition spéciale, il faut obtenir la pleine cohésion entre la télévision et les différents ministères concernés : « En accord avec MM. Joxe, ministre d’État chargé des affaires algériennes et Messmer, ministre des Armées, nous avons envoyé deux équipes, l’une avec Messieurs Pierre Dumayet et Hubert Knapp, l’autre avec Monsieur Roger Louis. Monsieur Pierre Dumayet a travaillé en liaison étroite avec Monsieur Coup de Fréjac[17] et le Général Gambiez, commandant en chef des Armées d’Algérie. (…) C’est Monsieur Messmer lui-même qui a désigné les unités auprès desquelles s’est rendu Monsieur Pierre Dumayet pour interviewer les officiers, sous-officiers et soldats sur les événements récents« [18].

Les ministres imposent donc aux journalistes le choix des témoins appelés à parler des événements d’Algérie ainsi que le lieu où le reportage doit être réalisé : rien n’est laissé au hasard. Messmer lui-même insiste pour que Dumayet s’occupe du reportage : il s’était souvenu d’une séquence réalisée « au lendemain des événements de janvier et de l’excellente répercussion qu’elles avaient eue sur le public et a tenu à ce qu’il refasse une séquence de ce genre« . Et pour alimenter le journaliste en images, le ministre lui permet de diffuser « un certain nombre de documents pris pendant l’insurrection qui avaient été saisis par l’armée« [19], séquences inédites et dont le JT est privé. Il est parfois des subordinations utiles… La séquence s’intitule « rébellion militaire à Alger » : « les téléspectateurs découvrent les parachutistes sur les toits du Gouvernement Général, le balcon des généraux putschistes et le forum noir de monde, les hommes de l’OAS armés – dans les rues – la gaieté des pieds-noirs qui klaxonnent et agitent les drapeaux français »[20]. Le magazine se retrouve donc, dans certaines situations, au service du gouvernement. Mais l’information en temps de guerre relève de principes sans doute imperméables à la liberté d’expression.

 

Les avant-premières ministérielles

Dès le reportage achevé et le montage bouclé, il ne reste qu’à subir l’épreuve de la projection privée en présence des censeurs du gouvernement. « La veille de la diffusion sur un sujet comme l’Algérie par exemple, il y avait tout le gâteau des ministres et des généraux concernés (…) ;  s’il y avait un gendarme dans le sujet, automatiquement, il y avait un patron de la gendarmerie« [21] explique Michel Honorin lorsqu’il évoque le début de sa carrière.

S’il arrive qu’on interdise une séquence, ce n’est pourtant pas la règle. L’usage veut que ce soit le directeur des programmes qui vise en premier lieu toutes les séquences. Lorsque le sujet traité s’avère un peu délicat, on réunit alors le cortège de notables nécessaire. Le visionnage systématique des séquences par le directeur des programmes est initié à la suite d’une protestation du comité de télévision. Celui-ci remarque  « certaines tendances discutables dans le choix des sujets traités« [22] et souhaite « que la direction puisse exercer un contrôle efficace sur le contenu de cette émission« . Le directeur général de la RTF – Raymond Janot – décide alors de « faire en sorte que M. Ollivier puisse tout voir avant le passage à l’écran« [23]. Ainsi, six mois après sa création, l’autonomie de 5 colonnes se restreint-elle déjà.

La surveillance générale qui s’exerce sur la réalisation de Cinq colonnes favorise le modelage de l’émission selon l’optique gouvernementale. Du moins, les producteurs ne peuvent prétendre en aucun cas à s’attaquer ouvertement au gouvernement. Pourtant, le magazine jouit, dit-on, d’une liberté de ton et d’esprit reconnue par tous. Comment en effet oser évoquer des thèmes de l’Algérie, et passer au travers du très sévère contrôle décrit jusqu’ici ? Même si, d’une manière générale, certains producteurs – dont l’influent Pierre Lazareff – éprouvent les mêmes sentiments politiques que le général de Gaulle, et les traduisent dans leurs reportages, cela n’empêche pas les journalistes qui composent cette équipe d’adopter un sens éthique relativement poussé…pour la télévision de cette époque.

Un exercice d’endurance : éviter la censure
Note d’Alain Peyrefitte du 9 mars 1964 au député Alain Bord : « Malgré toute la bonne volonté que ne cesse de témoigner notre ami Lazareff, ce n’est pas la première fois qu’une séquence de ‘5 colonnes à la une’ me cause du souci. Je crois que ce n’est qu’à force de temps et de soins que nous parviendrons à obtenir de certains des collaborateurs de cette émission une objectivité satisfaisante. Tu peux être certain que je m’y emploie. »

Pour échapper aux foudres de la censure, l’équipe de 5 colonnes dispose de toute une batterie de moyens. Tout d’abord, l’émission prend garde à ne pas éveiller les soupçons du gouvernement en épousant une ligne éditoriale relativement proche du pouvoir ou en évitant d’aborder des sujets de politique intérieure. Pour ce qui est des sujets de politique étrangère, le magazine ne s’éloigne pas non plus des positions gaullistes. Après une étude sur l’Allemagne et 5 colonnes, Jean-Noël Jeanneney et Monique Sauvage révèlent que « sans jamais se départir de tous les éléments qui ont fait son succès, le magazine a épousé en profondeur la courbe des relations franco-allemandes« [24]. Presque tous les sujets peuvent être abordés dans le cadre de 5 colonnes – pourvu que le reportage évoque le point de vue gouvernemental et ne le critique pas. Pourtant, les réalisateurs, les journalistes et les producteurs de l’émission éprouvent parfois – pour ne pas dire souvent – le désir de passer outre les multiples recommandations et instructions des trop nombreux censeurs.

5 colonnes inviolables

L’émission jouit d’une très grande popularité auprès du public et c’est là une arme décisive. C’est ce que Pierre Desgraupes décrit en 1961 : « il y a très peu de censure (…). Il y a seulement des pressions politiques qui nous font choisir tel sujet. Une seule séquence, sur l’Algérie, a sauté il y a un an environ. La meilleure défense de l’émission contre la censure ? Sa très grande popularité auprès du public »[25]. Astuce de vieux loups des médias : lorsque la pression politique devient trop lourde à supporter, l’influent Pierre Lazareff publie dans la presse des communiqués dénonçant la censure, avant même que celle-ci soit effective. À propos d’un reportage d’Édouard Sablier et de Jean-Pierre Gallo sur les événements d’Irak de 1963 et le rôle du nassérisme au Moyen-Orient, le communiqué publié dans la presse révèle ceci :

« La direction générale de la RTF a interdit, à la demande d’un représentant du Quai d’Orsay, la diffusion de cette séquence. Pourtant, elle était de l’avis même de ceux qui l’ont censurée, en tout point objective et mesurée (…). Ces crises devenant de plus en plus fréquentes, rendent de plus en plus hasardeuses la réalisation d’une émission du type « Cinq colonnes ». Dans ces conditions, les producteurs se trouvent bien malgré eux dans l’obligation d’attendre (…) que des garanties élémentaires mettent l’information télévisée à l’abri d’incident de ce genre »[26]. Le gouvernement n’est pas transporté de joie à l’idée de cette mise à nu de son comportement. Ainsi, une semaine plus tard, la RTF publie-t-elle à son tour un communiqué qui annonce la diffusion du reportage. Pierre Lazareff – malicieux comme toujours – déclare « que les pouvoirs publics accorderaient à l’avenir une plus grande liberté à ces réalisateurs, et qu’il prenait acte de cette décision avec une vive satisfaction »[27]. Occasion supplémentaire de faire monter la pression sur les épaules des dirigeants pour qu’ils assouplissent encore un peu plus leur contrôle. L’immense popularité de l’émission complique le travail du ministère de l’Information.

Pierre Lazareff fait ainsi planer la menace d’un arrêt pur et simple du fleuron des émissions de la télévision. Il adresse à Pierre Sabbagh  une note dans ce sens : 

Pierre Lazareff : « Mais si, aux difficultés très nombreuses que nous rencontrons doivent s’ajouter les suspicions, les interdits et les servitudes (…) Alors, mon cher directeur, je vous le dis nettement, clairement, définitivement, nous arrêterons du jour au lendemain ‘Cinq colonnes à la une' »[28].

L’interruption d’une telle émission n’est guère concevable, et Pierre Lazareff le sait bien.

Les relations de Lazareff participent à élargir l’espace de travail. : son amitié avec le général de Gaulle lui permet parfois – mais ce n’est pas la règle – de passer outre une censure décidée par le gouvernement. Jacques Krier témoigne d’un événement survenu au cours de la guerre d’Algérie. On l’envoie, avec Guy Puissesseau, prendre contact avec le FLN et interviewer certains de ses membres. « Ils nous ont conduits dans des villages détruits par les Français, un peu des Ouradour. On a filmé ça avec des commentaires FLN ; on est revenu et on s’est dit avec Puissesseau : « On peut aller se coucher, ça ne passera jamais ». Le lendemain, nous avons été réveillés par Lazareff qui nous a dit « Cocos, ça passe ! » »[29]. Pour que ce reportage soit diffusé, le producteur s’est opposé au directeur de la télévision – Raymond Janot – qui tente de faire interdire la séquence. Dans sa contre-attaque, il choisit un partenaire de taille : le président de la République. Krier explique les raisons de cet accord : « De Gaulle menait à ce moment-là une politique souterraine qui voulait que l’on prépare les esprits à une future paix en Algérie.  » 5 colonnes » représentait un contre-pouvoir ». La position médiatico-politique des hommes de 5 colonnes – Pierre Lazareff en tête – garantit donc une certaine indépendance.

Astuces de journalistes

Pour éviter une coupe trop rigide dans les commentaires et les images d’une séquence, l’équipe de 5 colonnes imagine plusieurs astuces. Le premier stratagème consiste à court-circuiter les censures réalisées au cours des projections préparatoires. La ruse ne manque d’invention : « ils étaient tous dans le fond de la salle de projection, avec un banc lumineux sur lequel ils écrivaient. Comme ce n’était pas possible de mettre, par exemple, « la politique du général de Gaulle est une aberration ». [ Nous le mettions quand même ] : alors ils allumaient leurs lumières et notaient. Et pendant ce temps-là, derrière, nous mettions ce que nous voulions garder. Alors, on allait couper « De Gaulle est une aberration ». On avait mis comme ça, deux à trois attrape-couillons sur douze minutes et on passait le reportage tel qu’on le voulait ! » Échapper à la censure exige parfois une certaine virtuosité…

Un autre genre de manœuvre consiste à enregistrer les recommandations ministérielles formulées avant la réalisation du reportage … pour les oublier presque aussitôt. Un sénateur SFIO dépose une plainte, car il estime qu’une séquence tournée à la prison des Baumettes de Marseille a « donné une publicité malsaine à l’émission« . Le ministère de l’Information répond : « l’enregistrement a été autorisé par le ministre de la Justice en vue de sa diffusion dans le cadre des émissions d’information générale. Il importe toutefois de faire observer que les conditions de réalisation n’ont pas répondu aux réserves qui avaient été formulées« [30]

Enfin, l’urgence dans laquelle travaille l’équipe du magazine lui permet de gagner quelques espaces de liberté. « Tout se passe comme si les producteurs de « Cinq colonnes » avaient seulement 10 jours pour concevoir, préparer, tourner, monter et mixer l’émission, ce qui est en fait le cas »[31]. L’équipe de journalistes et le matériel utilisé sont ceux de la RTF, et il faut les réserver suffisamment à l’avance, car l’émission n’est pas prioritaire. Lorsqu’il est trop tard, le magazine fait appel au réseau de Lazareff, entretenu grâce à France-Soir, et il envoie une équipe commune sur les lieux de l’événement. Ceci présente un avantage de taille : court-circuiter les lourdeurs imposées par la paperasse administrative. Enfin, achever le montage d’une séquence quelques heures ou minutes seulement avant sa diffusion, évite souvent une « avant-première ministérielle » aux conséquences hasardeuses.

Épilogue

Le Canard Enchaîné - 11 décembre 1968

Les producteurs sabordent 5 colonnes à la une au cours du mois de mai 68, pour protester contre les mesures gouvernementales prises au moment des événements du printemps.  L’émission ressuscite quelques mois plus tard en un De nos envoyés spéciaux, mais l’envie et l’enthousiasme du début n’y sont plus. 5 colonnes disparaît définitivement des écrans de l’ORTF en décembre 1968, quelques mois seulement avant la démission du général de Gaulle.


[1] Gabriel Macé, « Pour une 6éme colonne à la un », Le Canard Enchaîné, 06/03/68

[2] Note de Yvon Bourges au sénateur de la Loire Michel Durafour – 17/11/66

[3] Hélène Bousser-Eck, Monique Sauvage, « Le règne de Cinq colonnes 1959-1965 », Jean-Noël Jeanneney, Monique Sauvage, Télévision Nouvelle Mémoire, Seuil-I.N.A., 1982, p.53

[4] Francis James, « 5 colonnes à la une ou le journalisme total », Cinémaction n°84, 3e trimestre 1997, Paris

[5] Pierre Lazareff, Télé 59 du 04/01/59, cité par Jean Ungaro, notice de « 5 colonnes à la une« , Images du Temps Présent à la Télévision 1949/1964, I.N.A., cassette n°20.

[6] Jean Louis Missikia et Dominique Wolton, La folle du Logis, la télévision dans les sociétés démocratiques, Paris, Gallimard, 1983, p.96

[7] Rènald Perquis, « La guerre d’Algérie à travers ‘5 colonnes à la une' », mémoire, dir. Évelyne Cohen, université Paris VII- Denis Diderot, 1998, p.70

[8] Jean-Noël Jeanneney, Monique Sauvage, Télévision Nouvelle Mémoire, Seuil-I.N.A. , 1982, p.229

[9] Francis James, « 5 colonnes à la une ou le journalisme total », Cinémaction n°84, 3e trimestre 1997, Paris

[10] Lazareff, La Correspondance de la Presse, n°3222, 17/01/63

[11] Lettre de M. Rosario à Pierre Sabbagh – 11/04/60

[12] Lettre de Pierre Lazareff à Pierre Sabbagh –  25/05/60

[13] Note d’Alain Peyrefitte au député de l’Eure Tomasini – 05/05/64

[14] Lettre de Pierre Lazareff à Pierre Sabbagh – 25/05/60

[15] Pierre Lazareff, La Correspondance de la Presse, n°3222, 17/01/63

[16] Lettre de Pierre Lazareff à Pierre Sabbagh – 25/05/60

[17] Ce même M. Coup de Fréjac sera un membre actif du cabinet d’Alain Peyrefitte en 1962 / 1966.

[18] Lettre de Pierre Lazareff à Pierre Sabbagh – 25/05/60

[19] Idem

[20] Rènald Perquis, « La guerre d’Algérie à travers « Cinq colonnes à la une », mémoire de maîtrise, dir. Evelyne Cohen, université Paris VII- Denis Diderot, 1998, p.47

[21] Michel Honorin, interviewé par Hervé Brusini et Francis James, Voyage au centre de l’info, documentaire audiovisuel, France 2, janvier 1999

[22] Comité de télévision R.T.F. – Procès-verbal de la séance du 12/05/60

[23] Comité de télévision R.T.F. – Procès-verbal de la séance du 09/06/60 – Raymond Janot

[24] Jean-Noël Jeanneney, Monique Sauvage, Télévision Nouvelle Mémoire, Seuil-I.N.A. , 1982, p.118

[25] Pierre Desgraupes, L’Écho de la Presse, 25/03/61.

[26] Idem

[27] La Correspondance de la Presse, n°3267, 11/03/63

[28] Lettre de Pierre Lazareff à Pierre Sabbagh – 25/05/60

[29] Pierre Beylot et Jacques Krier, « Magazine de reportages  et série documentaire : je ne vois pas trop la différence », Cinémaction n°84, 3ème trimestre 1997, Paris, p.31.

[30] La Correspondance de la Presse, n°2588, 05/12/60

[31] Lettre de M. Rosario à Pierre Sabbagh – 11/04/60

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