Contrôler l’information télévisée : les productions gouvernementales – 1958/1969

Sous la république gaullienne (1958/1969), le contrôle de la télévision opéré par le gouvernement est habituellement stigmatisé par quelques évènements marquants [1], laissant supposer que seul le régime répressif de censure s’est exercé sur la RTF (1958/1964) puis sur l’ORTF. Cependant, la mainmise sur l’information télévisée ne se restreint pas à quelques anecdotes : bien plus que les interdictions et les censures (pratiques visibles donc risquées), ce sont les commandes d’émissions qui concourent à l’élaboration d’un programme télévisé progouvernemental : le pouvoir génère ses propres programmes, il les conçoit et les fait réaliser ; le gouvernement devient ainsi un producteur de l’information télévisée, et cette production est très organisée.Canard Enchaîné - De Gaulle - Escaro

Pour comprendre les mécanismes de ce contrôle, intéressons-nous aux motivations du gouvernement :

  • Quel rôle est supposé jouer ces émissions de commande ? Quelles sont les intentions des ministres lorsqu’ils exigent la réalisation d’un programme à la télévision d’État ?
  • Les ministres quémandeurs ne se contentent évidemment pas de décrocher leur téléphone pour « passer commande », et interviennent aussi dans tous les paramètres de réalisation de ces émissions. Mais quelle est l’étendue réelle des leurs prérogatives ?
  • Par ailleurs, imposer ses volontés oblige le coopération des personnels de la RTF/ORTF : quels sont les mécanismes qui participent à la soumission de la télévision d’État ?
Motivation : Imposer son image

Pour les ministres comme pour les hommes politiques, la télévision est d’abord une stratégie pour se faire connaître et imposer son image. Les années 60 voient les débuts du «marketing politique»[2] ; dans ce contexte, les gaullistes vont pleinement se servir des moyens mis à leur disposition : l’audiovisuel français. Les membres des premiers gouvernements gaulliens – pour la plupart, inconnus des Français – doivent assurer leur médiatisation : la télévision doit servir à la (re)connaissance de ces nouveaux acteurs politiques.

Être vu et reconnu

Le brave monsieur Legendre – alors maire de Compiègne – déclare très justement, lors de la finale des Jeux d’Intervilles de l’année 1964 : «Je suis maire depuis longtemps et malgré cela, pour une partie de la population, j’étais un inconnu sinon un méconnu. Eh bien ! Depuis «Intervilles», tout le monde me connaît, tout le monde me salue et il y a comme une unanimité à Compiègne autour de moi».

Intervilles 1964 - Compiègne / MontaubanVoir un extrait de l’émission Intervilles du 10 septembre 1964 sur le site www.ina.fr  (Intégralité payante)

Ainsi la télévision doit-elle permettre  d’élargir sensiblement ses moyens de communication vers l’opinion. Mais pour entamer un quelconque «dialogue» avec les téléspectateurs, les politiques doivent être vus, afin de pouvoir être aisément reconnus.

Un exemple : la formation du premier gouvernement du président de Gaulle qui, en janvier 1959, porte à la tête de l’exécutif un quasi-inconnu, Michel Debré. Sa biographie télévisée, dès le lendemain de sa nomination, fait l’objet d’une séquence télévisée intégrée au premier numéro du magazine de reportages 5 colonnes à la une. Et le présentateur du magazine – Michel Droit – s’interroge : «Qui est Michel Debré ? Et bien c’est une question que beaucoup de Français se posent encore, et je dirais d’ailleurs, surtout, principalement depuis hier, c’est-à-dire depuis que Michel Debré a accepté d’être le premier Premier ministre de la Cinquième République»[3].

Voir le reportage sur www.ina.fr (payant)

5 colonnes à la une – 9 janvier 1959

La télévision permet donc l’identification et la mise en visibilité des ministres, préalable nécessaire de l’adhésion populaire à la conduite d’une politique. Et se produire sur le petit écran provoque un puissant effet de légitimation de la politique pratiquée par la pouvoir, ou du moins, la politique qui y est annoncée.

Informer, expliquer & promouvoir la politique gouvernementale

«J’ai formé le projet de faire, au cours du mois de juin, un effort particulier en vue d’informer l’opinion sur l’œuvre accomplie, à ce jour, par le gouvernement sur les projets qu’il forme»[4] annonce en juin 1959 François A’Weng, directeur de cabinet du ministre de l’Information (Roger Frey). Pour accomplir ses objectifs, il propose au gouvernement la réalisation de brèves émissions «au cours desquelles seraient traitées, par les ministres intéressés, un certain nombre des principales questions qui intéressent le public»[5].

La télévision doit servir le gouvernement à expliquer et à justifier la politique menée, convaincre les Français du bien-fondé de celle-ci. D’autant que la tâche est lourde : la conjoncture est riche en évolutions politiques (l’installation de la Cinquième République), économiques (le redressement du franc), internationales (le Marché Commun, la force de frappe…) et sociales (modernisation économique et technique). Et la télévision doit faire accepter les sacrifices exigés pour réaliser l’essor du pays : c’est l’espoir, confinant parfois à la naïveté, que les politiques placent en l’ORTF, celui d’un formidable pouvoir d’influence de l’opinion publique, capable de lui insuffler avec force le goût de l’effort national.

C’est précisément ce que le ministre des Affaires étrangères (Jean de Broglie) écrivait à son confrère Alain Peyrefitte, du ministère de l’Information en insistant sur «la nécessité de faire des émissions montrant les grandes réalisations françaises dues au régime, celles qui permettent de mieux faire prendre conscience aux Français de la mutation qui est en train de s’opérer dans les domaines politique, économique et social»[6].

Un exemple : l’émission Problèmes de gouvernement – 25 mars 1959 – Valéry Giscard d’Estaing

Problèmes de gouvernement est une série d’émissions est commandée à la RTF par le Premier ministre et le ministère de l’Information. La plupart des ministres s’y succèdent en 1959, en l’espace quelques mois seulement.

Le 25 mars 1959, l’émission[7] s’interroge : «Y a-t-il crise économique en France?». L’animateur Claude Joubert ouvre le débat sur ces mots : «Il semble que depuis quelque temps, il y ait dans le pays un certain malaise économique et social. Il est donc normal que ce soit ce programme que nous étudions ce soir». Pour alimenter la discussion, la télévision convie Valéry Giscard d’Estaing – le secrétaire d’État aux Finances – et trois journalistes de renom : Pierre Viansson-Ponté du Monde, Jean Ferniot de France-Soir et Pierre Charpy de Paris Presse.

VGE - Problèmes de gouvernement - 25 mars 1959

Le débat intervient dans un contexte particulier. En effet, les premières mesures pour relancer l’économie sont drastiques : alourdissement de la pression fiscale, allégement des prestations de la Sécurité sociale, suppression du dispositif d’indexation des prix agricoles et suspension des retraites des combattants (des mesures «vexatoires» comme les qualifie Jean Ferniot).

Pour amorcer le débat, Claude Joubert interpelle Pierre Viansson-Ponté et lui demande si «Oui ou non», il y a bien crise économique ? Les trois journalistes s’accordent à décrire la situation comme difficile. Jean Ferniot est plus vivace que les autres : «Beaucoup ont accusé le gouvernement d’avoir fait une politique récessionniste, déflationniste, défavorisant les investissements, décourageant les investissements privés. (…) l’opposition accuse le gouvernement de la crise qui règne actuellement». Le secrétaire d’État aux Finances répond : « Cela, il est normal que l’opposition le fasse. La question est de savoir si c’est exact».

VGE - Problèmes de gouvernement - 25 mars 1959

Valéry Giscard d’Estaing – qui avait visiblement prévu la question – fait alors apparaître un grand panneau sur lequel un graphique signale la courbe de la production française de 1956 à 1959 : «Cette courbe est un peu compliquée» s’excuse le secrétaire d’État, «car, comme vous le voyez, pendant l’année, il y a tous les ans une chute de la production : ce sont les vacances».

Pour expliquer l’évolution de la courbe, VGE emploie des propos très didactiques. «Vous voyez, à partir de l’année 1958, l’augmentation est très faible (…). L’origine de la crise en réalité, il faut la chercher (…) au milieu du printemps de l’année 1958 (…) ce qui n’a malheureusement rien à voir avec les mesures de fin décembre». En réalité, au printemps 1958, le dernier gouvernement régulier de la Quatrième République avait dévalué le franc à hauteur de 20 %[8]. Valéry Giscard d’Estaing condamne cette mesure et dédouane son gouvernement des difficultés économiques du moment.

Une vingtaine de minutes plus tard, et pour clore la discussion, le secrétaire d’État aux Finances exhorte l’auditoire à l’optimisme : «Mon sentiment, c’est que dans le courant du printemps, nous devons avoir des marques très nettes d’amélioration (…) J’en suis persuadé et je le souhaite. Je n’ai pas d’autre conclusion que ce désir de discussion avec l’opinion et avec ce qu’elle peut avoir de mieux informer sur des problèmes comme cela».

Face aux 3 journalistes, Valéry Giscard d’Estaing répond de la politique économique gouvernementale. L’explication de la crise fait l’objet d’un effort didactique de la part du ministre. Au cours de cette émission, Valéry Giscard d’Estaing, respecte la formule des «4 S»[9] où il est dit qu’un professionnel de la politique, lorsqu’il «passe» sur le petit écran et souhaite toucher le public, se doit d’être sympathique, simple, spontané et sincère.

Les modalités du contrôle : l’étendue des prérogatives des ministres quémandeurs ?

Les productions gouvernementales représentent la forme de contrôle la plus aboutie, car les ministres maîtrisent tous les paramètres de réalisation : ils ont le choix du thème, du genre et du dispositif, et plus encore, le choix de la date de diffusion.

  • Choix du thème

Une condition sine qua non régit toute tentative de production gouvernementale : les ministres doivent se positionner dans la ligne politique édictée par l’Élysée et Matignon.

En septembre 1963, Alain Peyrefitte et Georges Pompidou éditent une circulaire où le Premier ministre déclare à ses ministres : «J’ai été amené à constater que les interventions des membres du gouvernement à la télévision se font à un rythme très variable : trop nombreuses à certains moments, elles se font trop rares à d’autres, le gouvernement paraît alors absent de la télévision. D’autre part, ces interventions peuvent engager l’ensemble du gouvernement. Pour préserver l’unité d’action gouvernementale, il est donc utile que le Premier ministre soit informé des sujets qui seront traités et, le cas échéant, de la ligne générale des déclarations qui seront faites»[10].

Aux yeux du Premier ministre, la télévision est une arme à double tranchant : d’un côté, elle permet au gouvernement d’exposer ses positions politiques, mais de l’autre, elle fait courir le risque de voir ses ministres afficher des vues divergentes de la «ligne officielle» tracée par l’Elysée et Matignon. Et c’est au ministère de l’Information qu’il revient d’uniformiser les messages télévisés gouvernementaux.

Canard Enchaîné - 1967 - Lap (Pompidou)

Les sondages : «dégager des recommandations, voire des méthodes dont pourrait s’inspirer l’ORTF »

Pour délimiter les thèmes susceptibles d’être développés, les sujets d’information dignes d’être mis en lumière, le ministère de l’Information s’appuie sur l’analyse des sondages, pensant détenir ainsi une connaissance dynamique et systématique de l’état de l’opinion.

Les sondages – nouvelle arme dans l’arsenal du marketing politique – sont chargés d’aiguiller le gouvernement sur les grands champs informatifs à développer. Ainsi, en 1959, un membre du ministère de l’Information déclare-t-il que «l’étude systématique de l’opinion publique face aux problèmes politiques de l’heure (…) ne répond pas à une simple curiosité d’ordre intellectuel, mais doit devenir aussi un élément primordial pour l’action elle-même»[11]. Cette analyse du terrain (recherche des aspirations de la population) est la première étape à franchir dans cet effort de communication politique.

En février 1962, Yvon Bourges – ministre de l’Information – informe le ministre de l’Économie et des Finances – un certain Michel Debré – qu’il vient de faire réaliser par l’IFOP une importante étude sur le niveau de connaissance des Français. Le but ? «Réaliser des émissions de radiodiffusion et de télévision consacrées aux problèmes économiques». De cette enquête, le ministre de l’Information prétend «dégager des recommandations, voire des méthodes dont pourrait s’inspirer l’ORTF pour la réalisation d’émissions économiques adaptées»[12].

En juin 1962, quelques mois plus tard, deux conseillers techniques du ministère de l’Information (Jacques Coups de Fréjac et Jean Claude Michaud) s’échangent une note sur ces questions essentielles. Le problème débattu ?  «Penser une véritable culture populaire et établir ensuite les programmes destinés à la portée de chacun. Pour cela, il est nécessaire, d’une part d’avoir fait au préalable les études sociologiques nécessaires, d’autre part, de simplifier jusqu’à l’outrance les campagnes d’information rendues possibles et alimentées par les études». Pour ce faire, «l’État dispose, en France, d’un moyen direct : la RTF qui dans l’ensemble est appréciée, et de moyens indirects : la presse qui aujourd’hui manque cruellement de grands hommes»[13].

Et pour simplifier «jusqu’à l’outrance» les campagnes d’information, le gouvernement va déterminer le genre et le dispositif des émissions commandées à la télévision.

  • Choix du genre / Choix du dispositif

Au préalable, il faut distinguer deux sortes d’émissions : les programmes qui reçoivent l’expression directe des ministres (tribunes – débats – entretiens…) et les émissions où la voix du gouvernement s’exprime par le truchement de journalistes et de réalisateurs (reportages du JT ou de magazines, films documentaires, émissions sociologiques voire feuilletons télévisés…).

Cas n°1 : à visage découvert

Tim - Canard Enchaîné - 1965

Dans le premier cas, le gouvernement avance à visage découvert, il affirme directement le point de vue gouvernemental. Néanmoins, cette prérogative est un droit, les émissions prescrites s’inscrivent dans un cadre légal : « Le gouvernement peut à tout moment faire diffuser ou téléviser par l’ORTF toute déclaration ou communication qu’il juge nécessaire. Ces émissions sont annoncées comme émanant du gouvernement» indique les textes légiférant le statut de la télévision. Pourtant, les commandes dépassent largement les limites notifiées par la loi, car elles ne sont que très rarement annoncées comme telles.

Les trois formules de Michel Debré

En mai 1959, Michel Debré et Roger Frey (Premier ministre et ministre de l’Information) éditent une note à l’attention des ministres. Elle pour objet la «participation des membres du gouvernement aux émissions de radio et de télévision»[14]. Celle-ci propose trois formules, au choix, pour les ministres «qui désirent avoir recours à la télévision» :

  • Formule 1 – La première option est une «déclaration individuelle limitée à 3 minutes et prenant place dans le Journal télévisé du soir», ce qui permet d’occuper le terrain de l’actualité « à chaud».
  • Formule 2 – Pour des sujets un peu plus approfondis, les ministres peuvent opter pour «une entrevue avec un journaliste (10 à 15 minutes) dans la série des émissions « Problèmes de gouvernement »».
  • Formule 3 – Enfin, une dernière alternative consiste à participer à un «entretien, présenté sous la forme d’une discussion ou d’un débat avec participation de personnalités ou de chroniqueurs de la presse écrite (20 à 30 minutes)». Bien sûr, pour cette troisième formule, afin d’attirer le ministre hésitant à porter en débat ses actions politiques, le Premier ministre rassure ses troupes : «une attention particulière devra, en tous les cas, être portée à la qualité et au renom des journalistes appelés (…) aux côtés des représentants du gouvernement».
  • Une règle – Ce large éventail de possibilités est soumis à une règle : les émissions ne peuvent se faire «sans l’accord du Premier ministre».

Cas n°2 : à visage dissimulé

Canard Enchaîné - 1959

Les émissions où l’expression gouvernementale est dissimulée (c’est-à-dire sans intervention directe de ministres, ni dévoilement de l’origine de l’émission) ne poursuivent pas toujours un but politique. Par exemple, en novembre 1959, le ministre Roger Frey exige que la RTF prévoie «un reportage télévisé chez Monsieur Breau, charcutier, 23, avenue de Saint-Ouen, à l’occasion de l’organisation par certains commerçants d’une «opération prix chocs»». Quand on peut rendre service à ses commerçants…

Les archives témoignent de très nombreuses demandes formulées auprès du journal télévisé pour, par exemple, couvrir une foire-exposition, une inauguration où des ministres ou des membres de la majorité participent. Par exemple, en mars 1968, le ministère de la Fonction publique sollicite une séquence télévisée au directeur du très puissant Service de Liaison interministérielle pour l’Information (SLII), qui lui répond : «Le nécessaire a été fait : c’est le journal télévisé qui rendra compte de la manifestation présidée par M. Michelet le 19 mars prochain pour le lancement de la quinzaine de propagande des produits bretons»[15].

Évidemment, il existe des demandes plus construites : c’est le cas de ce documentaire historique de 1965 consacré à l’histoire de la Première Division Française Libre, et dont le synopsis est écrit par Pierre Messmer lui-même. Le ministre des Armées, «qui tient beaucoup à la réalisation de ce film», n’engage pas pourtant pas financièrement son ministère dans le projet, ce qui ne va pas sans poser de problèmes. C’est Michel Barbier (alors directeur du SLII) qui informe le ministre des Armées des complications rencontrées pour la réalisation de son œuvre : «Je ne cache pas que je me heurte à certaines difficultés du côté de Claude Contamine[16] qui me dit ne plus avoir de crédit pour 1966»[17]. Finalement, cette situation est celle de n’importe quelle maison de production audiovisuelle où l’auteur se confronte financièrement à son producteur.

Les commandes peuvent aussi intégrer des émissions existantes, par exemple dans le magazine de reportages Panorama du mois de mars 1969. Dans une note, le ministre de l’Information (Joël le Theule) répond au vœu de son confrère des Affaires étrangères qui souhaite voir la politique française d’aide aux pays francophones africains faire «l’objet d’une information à la télévision, par exemple dans le cadre de «Panorama»»[18]. Joël le Theule approuve : «Je pense comme vous que ce serait une chose très nécessaire. » Mais il tempère les choses : « Peut-être jugerez-vous comme moi qu’il serait opportun cependant d’en différer la réalisation jusqu’au référendum ?» ; le ministre lui suggère de contacter le responsable de Panorama – un certain M. Désiré – «pour voir sous quelles formes cette émission pourrait être préparée»…

  • Choix de la date de diffusion

Choisissant les thèmes, les dispositifs et les genres des émissions imposées, les ministres ont également toute latitude quant à la date de diffusion. Cette prérogative relève d’un enjeu politique important, car on produit des reportages à des moments clés de la vie politique, par exemple lors des dépôts, devant le Parlement, des projets de loi gouvernementaux, lors d’élections, lors des diverses crises secouant la politique française…

Exemple : en septembre 1960, René Thibault (le directeur de l’information) écrit au directeur général de la radiotélévision (Raymond Janot) afin que la RTF prévoit une «tribune sur l’évolution de l’armée (demandée par la Défense nationale à l’occasion de la discussion de la loi Programmes par le Parlement)»[19]. C’est donc parce que le projet de loi est en discussion au Parlement qu’il semble opportun au ministère de la Défense de faire diffuser une tribune pour justifier du bien fondé de son projet.

Canard Enchaîné - Escaro - (Peyrefitte - de Gaulle)

« La Télévision doit se plier aux ministres et non les ministres à la Télévision« 

En mai 1960, Pierre Sabbagh (directeur adjoint de l’information à la RTF, adresse une longue complainte à son supérieur hiérarchique, René Thibault. C’est au sujet de la réalisation d’une émission «sur le thème des décrets concernant la Sécurité sociale»[20], une émission réclamée par le ministre du Travail, Paul Bacon. Bacon avait sollicité la participation de Bernard Chenot (ministre de la Santé) pour un double entretien gouvernemental. Mais Pierre Sabbagh a toute la peine du monde à coordonner les volontés des deux ministres : tandis que l’un – Paul Bacon – attend la dernière minute pour définir la date d’enregistrement et de diffusion de l’émission, l’autre – Bernard Chenot – se refuse à se voir imposer un enregistrement exécuté dans l’urgence.

Pierre Sabbagh écrit donc à son directeur : «Le ministre de la Santé m’informa que la Télévision devait se plier aux ministres et non les ministres à la Télévision et que si c’était nécessaire, pour cette émission, il convenait de bouleverser les programmes à sa convenance. (…) M. Chenot me dit alors qu’il se refusait à faire l’émission avant que le texte des décrets ne soit passé au Journal officiel et qu’après, après seulement, il ferait l’émission en direct, car, dit-il, cela était meilleur et cela lui convenait mieux (ce n’est absolument pas mon avis et je rappellerai pour mémoire qu’à la satisfaction de tous, le Général de Gaulle passe toujours en différé)»[21].

Bernard Chenot - JT du 18/11/1959

Source : reportage « Monsieur Chenot aux journées médico-rurales de Tiaret » – site www.ina.fr

Pour parfaire le contrôle de l’information, le gouvernement ne se borne parfois pas à commander une émission unique, et se permet de composer des programmes informatifs complets. Exemple :

Septembre 1960, une campagne d’information sur les moyens modernes et scientifiques de l’armée est envisagée. Un débat – animé par le fidèle Michel Droit – est prévu pour le mois suivant. René Thibault (le directeur des informations de la RTF) informe son patron (Raymond Janot, le directeur général) que «le choix des participants sera arrêté en accord avec le service d’information de ministère de la Défense nationale et le cabinet de M. Messmer»[22].

Au cours de ce même mois de septembre, Pierre Sabbagh écrit au directeur des programmes (Albert Ollivier) que «le ministre de l’Information vient de demander une campagne d’information pour la Défense nationale»[23]. Pour cette opération de communication, «un film d’une durée de 12 minutes intitulé « de Valmy à Reggane » sera réalisé avec le concours des services cinématographiques de l’Armée, et passera à l’antenne le 15 octobre» ; «enfin, M. Messmer fera le 15 novembre une déclaration d’une durée non encore déterminée sur la loi-programme militaire». Un débat où le gouvernement choisit les invités, un documentaire et une déclaration ministérielle, rien ne manque à cette opération de communication télévisée !

Les paramètres de réalisation : Comment  le gouvernement crée-t-il des émissions d’information ?

Quels sont les mécanismes qui président au régime de commande ? Comment un ministre peut-il prétendre imposer une séquence à la RTF-ORTF ?

Étudions cette question dans le cadre particulier des grandes campagnes d’information initiées par le ministère de l’Information (puis à partir de 1963, par le SLII). Ces campagnes usent de tous les supports médiatiques envisageables, dispositif dans lequel la télévision se doit de jouer un rôle particulier. Pourquoi, en effet, «ne pas profiter du merveilleux instrument que constitue la télévision pour lancer un vaste programme d’information économique à la mesure de notre ambition (…). S’il faut comme le déclarait le général de Gaulle (…) «entreprendre ce vaste programme de vulgarisation économique qui permettra aux Français de s’instruire en se divertissant »»[24] écrit fort judicieusement un membre du ministère de l’Information en 1962.

La télévision doit jouer « l’effet de choc »

La télévision n’est pourtant qu’un support de plus : elle ne se substitue pas aux médias traditionnels (presse écrite, radiophonique et cinématographique) ; elle doit jouer un rôle bien précis : c’est l’effet de choc. «L’effet de choc pourrait être obtenu par la télévision, le point de départ serait donc une émission de télévision spectaculaire et destinée au public le plus large. Le même thème pourrait être repris de façon plus précise et plus scientifique dans une ou deux émissions de radio. À l’étage inférieur, (…) les actualités cinématographiques et c’est ici que pourrait intervenir la presse écrite»[25].

Interpeller l’opinion, vouloir l’intéresser aux thèmes chers au gouvernement, la secouer dans ses ignorances et ses positions, voilà à quoi doit s’atteler le ministère de l’Information grâce à la télévision. Dans ce grand effort d’information, la RTF/ORTF est destinée à ébranler l’intérêt des téléspectateurs ; intérêt alimenté et relayé ensuite par les autres médias, chargés d’approfondir et de présenter les thèmes étudiés de façon plus ciblée.

Décider d’une émission d’information, en définir tous les paramètres, telle est la première étape nécessaire à la réalisation des productions télévisées gouvernementales ; encore faut-il par la suite l’imposer à la RTF/ORTF : c’est le ministère de l’Information qui s’en charge.

Mécanique de contrôle : imposer des émissions de télévision

Raymond Janot – directeur de la RTF – déclare à l’automne 1960, à la suite de la décision du gouvernement d’appliquer un black-out total sur le manifeste des 121 (une pétition signée par d’illustres personnalités en faveur d’une paix négociée avec l’Algérie) : «Vous savez que la RTF, comme les théâtres nationaux, ont au-dessus d’eux une autorité politique. À la RTF, comme les théâtres nationaux, nous avons reçu des ordres (…) Nous sommes en face d’une décision politique, annoncée par le ministère de l’Information à l’issue d’un conseil des ministres, une position officielle du gouvernement ; nous sommes en face d’une chose qui n’est pas la nôtre (…) Les subordonnés ne sont pas là pour approuver ni pour réprouver la politique du gouvernement, ils sont là pour l’exécuter»[26]. Ainsi, les hommes placés à la tête de la RTF/ORTF par le gouvernement (dont la nomination est décrétée en conseil des ministres) ne peuvent-ils pas s’opposer aux volontés du pouvoir.

« Qu’importe si nous sommes de mauvais professionnels, pourvu que nous ayons été de bons valets »

Cette situation est évidemment similaire pour les responsables de l’information, comme le remarque amèrement Pierre Sabbagh cette même année 1960 au sujet des prétentions télévisuelles du ministre Bernard Chenot quant à une commande sur la prochaine réforme de la Sécurité sociale (épisode évoqué précédemment) : «Les textes sortiront quand ils le pourront, l’émission aura lieu si nous le pouvons quand les ministres le désireront, en direct, en différé, bonne, mauvaise, irritante ou satisfaisante pour le téléspectateur, qu’importe si nous sommes de mauvais professionnels, pourvu que nous ayons été de bons valets»[27]. Lorsque les émissions sont commandées par le gouvernement, les responsables de la télévision doivent se soumettre, souvent à contrecœur, aux volontés ministérielles.

Canard Enchaîné -

Journalistes et ministres : les « frères ennemis« 

Les journalistes de télévision doivent eux aussi se soumettre. Alain Peyrefitte dévoile explicitement les conditions concourant à la bonne application des ordres : «Le journaliste de la RTF attend de pied ferme les instructions du gouvernement comme s’il s’agissait de l’assaut d’un ennemi. (…) L’ordre ne se transmet pas militairement de supérieurs à subordonnés, il se discute confidentiellement entre rivaux, entre frères ennemis, on le digère avant de le transmettre, on le rend acceptable pour soi, avant de l’accepter»[28]. Document rare pour un ministre, Alain Peyrefitte, qui préfère avant tout afficher une mine libérale… Il est vrai que ce texte est extrait d’un projet de déclaration à faire devant le groupe U.N.R. (a-t-il été seulement prononcé ?).

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L’exemple de l’émission Guerre ou paix (ou l’atomique en direct et en multiplex)

Réaliser la corrélation entre les archives écrites et les archives audiovisuelles est un exercice difficile, car le cas s’avère être rare. Pourtant, l’émission Guerre ou Paix nous offre l’occasion de relier ces deux genres de sources historiques.

La télévision retransmet en effet, le temps d’un week-end, du 3 au 5 novembre 1967, une série d’émissions dédiée à la technologie nucléaire et à ses applications militaires et civiles. La série se compose de cinq émissions, diffusées sur trois journées. Le tout est accompli avec une extraordinaire débauche de moyens : Desgraupes assure chaque jour un duplex avec les journalistes de l’ORTF disséminés dans les hauts lieux de l’énergie nucléaire française. 50 caméras, 20 réalisateurs et l’ensemble des moyens du direct de la télévision sont engagés dans l’affaire.  Un collaborateur essentiel : le gouvernement.

Lire Guerre ou paix (ou l’atomique en direct et en multiplex)

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Le régime de commande d’émissions gouvernementales résulte donc d’un système très construit, d’une organisation pointue et réfléchie. Il permet au gouvernement de maîtriser intégralement les messages informatifs délivrés par la télévision, de contrôler précisément sa communication audiovisuelle. Les productions gouvernementales ne sont pourtant pas la seule procédure de contrôle : le pouvoir pratique également un double régime de censure, le système préventif et le système répressif, s’assurant ainsi d’un très rigoureux contrôle des programmes télévisés.

Pour en savoir plus :

VASSALLO Aude, La télévision sous de Gaulle. Le contrôle gouvernemental de l’information. 1958/1969, INA-De Boeck, 2005

Lire les articles de la section « Pouvoir & Télévision »

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[1] Quelques exemples . La censure gouvernementale de l’émission La caméra explore le temps : cette émission (une série de reconstitutions historiques dramatisées d’A. Castelot, A. Decaux et S. Lorenzi) intitulée «L’affaire Cicéron»– selon le nom d’un espion de la Seconde Guerre mondiale – fut interdite en 1963, car elle critiquait la Résistance française. La suppression du magazine Faire face sur le communisme : en décembre 1962 l’émission d’Etienne Lalou et Igor Barrère s’arrête définitivement, suite à l’interdiction du numéro consacré au «communisme ». La présentation de la nouvelle formule du JT réalisée en direct par Alain Peyrefitte en 1963 : fondée sur la primauté de l’image et la suppression des présentateurs (qui ne sont plus guère chargés que de lancer les sujets), la «nouvelle formule» est inaugurée sur le plateau du journal télévisé, le 21 avril 1963, par Alain Peyrefitte lui-même, qui est alors le ministre de l’Information et l’initiateur de cette «réforme»

[2] Philippe J. Maarek, Communication et marketing de l’homme politique, Litec, Paris, 2001, p. 29

[3] Inathèque de France – 5 colonnes à la une – « Qui est Michel Debré ? » – Présentation et commentaires de Michel Droit – 09/01/59 – durée : 9’

[4] Notes de François A’Weng (directeur de cabinet du ministère de l’Information) à tous les membres du gouvernement – 01/06/59

[5] Notes de François A’Weng (directeur de cabinet du ministère de l’Information) à tous les membres du gouvernement – 01/06/59

[6] Lettre d’A. Peyrefitte (ministre de l’information) à J. de Broglie (ministre des Affaires étrangères) – 28/01/65

[7]Inathèque de France – Problème de gouvernement – « Y a-t-il crise économique ? » – 23/03/59 – Animateur : Claude Joubert, réalisateur : Pierre Corval – durée : 23’38

[8] Serge Berstein, La France de l’expansion – La République gaullienne 1958-1969, T.1, Paris, Seuil-Point Histoire, 1989, p.147.

[9] Erik Neveu, « De l’art (et du coût) d’éviter la politique. La démocratie du Talk show version française (Ardisson, Drucker, Fogiel) », Réseaux, n°118, 2003, p.129.

[10] Note de Georges Pompidou aux ministres du gouvernement – 04/09/63

[11] Lettre de François A Weng (directeur de cabinet du ministre de l’Information L. Terrenoire) aux membres du gouvernement – 27/05/59

[12] Note de Yvon Bourges (ministre de l’Information) à Michel Debré (ministre de l’Économie et des Finances) – 10/02/67

[13] Note de Jacques Coups de Fréjac à Jean Claude Michaud (conseillers techniques au cabinet du ministre de l’Information Alain Peyrefitte) – 05/06/62

[14]Circulaire de Michel Debré aux ministres du gouvernement – 15/05/59

[15] Note de Michel Denieul (directeur du S.L.I.I.) au cabinet du ministère de la Fonction publique – 04/03/68

[16] Claude Contamine est alors le directeur de la télévision

[17] Note de Michel Barbier à Martial de la Fournière (cabinet de Pierre Messmer) – 04/10/66

[18] Lettre de Joël le Theule au secrétaire d’État aux Affaires étrangères – 12/03/69

[19] Note de René Thibault à Raymond Janot – 10/09/60

[20] Note de Pierre Sabbagh (adjoint au directeur de l’actualité télévisée) à René Thibault – 12/05/60

[21] Note de Pierre Sabbagh (adjoint au directeur de l’actualité télévisée) à René Thibault – 12/05/60

[22] Note de René Thibault à Raymond Janot – 23/09/60

[23] Note de Pierre Sabbagh à Albert Ollivier – 20/09/60

[24] Note de Jean Castarède (conseiller technique du ministère de l’Information) au ministre de l’Information Alain Peyrefitte – 25/06/62

[25] Note de Jean-Claude Michaud (conseiller technique d’Alain Peyrefitte) – 15/06/62

[26]Comité de télévision R.T.F. – Procès-verbal de la séance du 06/10/60 – Raymond Janot

[27] Note de Pierre Sabbagh (adjoint au directeur de l’actualité télévisée) à René Thibault – 12/05/60

[28] Projet de déclaration d’Alain Peyrefitte devant le groupe U.N.R. – non daté

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