L’émission « Guerre ou Paix » (ou l’atomique en direct & en multiplex)

La série d’émissions Guerre ou Paix est diffusée du 3 au 5 novembre 1967. Commandée par plusieurs ministères, et réalisée en total accord avec le gouvernement et le Premier ministre, elle est chargée de communiquer sur le nucléaire, sous toutes ses formes…

Leiffel - De-Gaulle - Bombe H

Le nucléaire à la TV : une idée de Bourges, Messmer & Pompidou

En juin 1966, le ministre de l’Information, Yvon Bourges, épluche les sondages IFOP relatifs à l’opinion des Français sur les explosions atomiques du Pacifique : ils ne sont guère cléments pour la politique gouvernementale. Il écrit alors à son confrère de la Recherche scientifique et des Questions atomiques – un certain Alain Peyrefitte – et l’informe de la volonté du ministère de «renforcer par un certain nombre d’émissions supplémentaires l’action d’information en vue de la prochaine campagne de tirs du Pacifique»[1].

Pierre Messmer – le ministre des Armées – et Georges Pompidou sont mis à contribution pour décider des grandes lignes de ces émissions. Mais les deux ministres-auteurs sont en désaccord : «Un schéma de programme a été envoyé par M. Messmer au Premier ministre, mais ce dernier n’est pas d’accord et a l’intention de le modifier lui-même»[2]. Yvon Bourges, lui, souhaite réaliser «une longue émission qui, tenant compte notamment des résultats dudit sondage, mettra en valeur les arguments auxquels mes concitoyens paraissent sensibles et illustrera les incidents bénéfiques de notre politique nucléaire sur les plans politique, militaire, économique et technologique»[2].

En juillet 1966, le ministère de l’Information envisage une émission en 2 volets:

  • Le premier doit prouver qu’«une nation moderne doit faire de la recherche nucléaire et que celle-ci, pour être complète, doit inclure la fission nucléaire qui ne peut être séparée des recherches militaires»
  • Le second «montrera qu’une armée moderne, dotée d’un armement atomique est moins coûteuse et infiniment plus efficace qu’une armée conventionnelle. À cette occasion, des comparaisons seront faites entre les budgets militaires des pays de « l’Europe des 6 »»[2].

Mais il faut six mois aux différents ministères pour se mettre d’accord sur le contenu et la forme de ces émissions.

En janvier 1967, le comité de télévision enregistre dans son procès-verbal, à propos de Guerre ou Paix : «Émission d’Igor Barrère avec le concours du ministre des Armées. Elle traite de la recherche stratégique et scientifique dans le domaine militaire. Elle sera conçue en partie sur le modèle de celle qui avait été diffusée en 1965 sur la force aérienne stratégique et fera uniquement appel à la technique du direct»[3].

Ce n’est que dix mois plus tard, en novembre 1967, que le projet – colossal ! – arrive enfin à terme.

Génériques "Guerre ou Paix" - Novembre 1967 - ORTF

3 jours de nucléaire à la télévision

La télévision retransmet, le temps d’un week-end, une série d’émissions dédiée à la technologie nucléaire et à ses applications militaires et civiles : c’est Guerre ou paix qui est placée sous la responsabilité des producteurs de 5 colonnes à la une.

La série se compose de cinq émissions, diffusées sur trois journées ; le tout est accompli avec une extraordinaire débauche de moyens. Pierre Desgraupes assure chaque jour un duplex avec les journalistes de l’ORTF disséminés dans les hauts lieux de l’énergie nucléaire française ; 50 caméras, 20 réalisateurs et l’ensemble des moyens du direct de la télévision sont engagés dans l’affaire.

Sur l’heure et demie de chacune de ces émissions émises du 3 au 5 novembre 1967 – le téléspectateur assiste en direct à des exhibitions des technologies modernes, à des reportages, à des débats entre personnalités politiques et scientifiques (Jean-Jacques Servan Schreiber, Nicolas Vicheney du Monde, Hugues de l’Étoile, ingénieur et proche collaborateur du ministre des Armées, ainsi qu’Alexandre Sanguinetti…).

Les auteurs de cette série se nomment Jean-Pierre Marchand, Jean Besont, Bernard Lion, Roger Benamou et le producteur Igor Barrère. Pourtant, le générique omet un collaborateur essentiel : le gouvernement.

Voir les 5 émissions sur le site http://www.ina.fr (archives payantes) :

L’Atome – 3 novembre 1967

La première émission évoque les rapports noués entre «les objectifs militaires et la satisfaction des besoins civils».

Pierre Desgraupes y parle de «la thèse soutenue par les uns, contestée par les autres» que la France doit fournir un trop gigantesque «effort industriel» pour accomplir sa politique nucléaire. «Cette thèse est-elle contestable ? L’est-elle totalement ? L’est-elle partiellement ?», c’est la question que pose le présentateur aux invités du jour : Jean-Jacques Servan Schreiber, Nicolas Vicheney et Hugues de l’Étoile.

Pour nourrir le débat, le spectateur assiste en direct à des visites de Pierrelatte, de Cadarache et de Mont-de-Marsan, où des techniciens expliquent de manière scientifique les secrets de l’énergie nucléaire.
La série d’émissions alterne les reportages – «balades» dans les différents centres des usines nucléaires (centre militaire ou centrale électrique) – les vues sur des explosions atomiques, les interviews de spécialistes… Le gouvernement a déployé de lourds et puissants moyens pour assurer la communication du nucléaire civil et militaire.

Ce week-end «force nucléaire» ne laisse pas les critiques indifférents

Le Canard Enchaîné écrit la semaine suivante : «Cinq émissions sur la bombe à la télévision, cinq émissions en trois jours, dont quatre pendant le week-end, au détriment d’autres émissions programmées pour ces jours-là. Pourquoi cette précipitation ? Le général a-t-il voulu réhabiliter sa force de frappe avant d’aller visiter, à Pierrelatte, la nouvelle usine qui fabrique la bombe H. Cette campagne soudaine à la télévision ressemble, ni plus ni moins, à une mise en condition d’une opinion de plus en plus hostile à la bombe atomique française»[4].

À l’Assemblée nationale, c’est Roland Dumas qui monte au créneau le 10 novembre : «L’émission sur la force de frappe qui a connu un certain succès grâce aux vrais journalistes qui y participaient ? Vous avez fait appel à un ancien membre de cette Assemblée, et je m’interroge encore pour savoir s’il y participait en qualité d’ancien ministre des Anciens Combattants, ou en qualité de président de la Société du Tunnel sous le Mont Blanc, à moins que vous n’ayez eu la faiblesse, bien compréhensible envers un naufragé du suffrage universel, de lui procurer quelques cachets supplémentaires en attendant ses nouvelles fonctions»[5]. Dumas ironise ici la présence d’Alexandre Sanguinetti au débat final organisé par ces éditions spéciales.

Escaro-de Gaulle

Guerre ou Paix est une émission exceptionnelle qui met des moyens techniques colossaux au service de la communication en faveur de l’énergie nucléaire, tant dans ses applications civiles et militaires : pour assurer la politique d’indépendance énergétique et militaire de la France voulue par le général de Gaulle, le gouvernement ne lésine donc pas sur les moyens.

Revenir à l’article principal : Contrôler l’information télévisée : les productions gouvernementales


[1]Note de Yvon Bourges à Alain Peyrefitte– 29/06/66

[2]Lettre de Michel Barbier à Michel Brosse (cabinet du Premier ministre) – 27/07/66

[3]Comité des programmes O.R.T.F. – Compte-rendu réunion documentaire du 12/01/67

[4]« Téléspectateurs, protestez ! », Le Canard Enchaîné, 08/11/67

[5]Assemblée nationale – J.O. – Procès-verbal de la séance du 10/11/67 – Intervention de Roland Dumas

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