Le ministère de l’Information : un ministère de la censure ?

Le ministère de l’Information apparaît pour la première fois sous la IIIe République, en mars 1938 [1] : au seuil de la Guerre, il faut pouvoir organiser sa propagande. Évidemment conservé sous Vichy, le ministère survit à deux changements de République. En 1958, le général de Gaulle revient aux affaires et institue la Cinquième République. Pour réaliser ses ambitions audiovisuelles – se saisir de la télévision pour établir un contact direct avec les Français, et éviter ainsi le filtre de la presse écrite –, le président de la République désigne un chef de file chargé d’appliquer ses volontés : le ministre de l’Information. Le gouvernement lui prescrit une mission : réformer et organiser la radiotélévision d’État. Ainsi, de 1958 à 1969, le ministère de l’Information façonne-t-il l’ORTF. Quelles sont ses attributions? Comment fonctionne-t-il ? Quel est son champ d’action ? Quelle est l’importance de son pouvoir quant à l’information télévisée ?

Canard Enchaîné - 1959

Rôle et organisation

Tantôt érigé en ministère, tantôt en secrétariat d’État, le département de l’Information joue le rôle principal du contrôle des ondes télévisées. Pour comprendre quelle est sa mission, il convient de démêler les tâches qui lui sont confiées. De 1958 à 1969, on assiste à une véritable valse de ce portefeuille ministériel : pas moins de 13 ministres se succèdent à ce poste. Il n’existe pas de cohérence dans la composition des divers ministères, car chacun des ministres impose, comme il se doit, ses propres collaborateurs. Une présentation succincte des divers cabinets de l’Information permet de mettre en évidence son organisation. Chacun présente des particularités qui déterminent pour une bonne part le degré d’emprise du ministère sur la télévision.

Une triple mission

Les compétences du ministère de l’Information nous sont révélées par les débats de l’Assemblée nationale relatifs à l’adoption de son budget dans le cadre des lois des Finances. C’est l’occasion – pour les rapporteurs au budget et les ministres en place – de justifier de l’existence d’un tel ministère qui n’est pas « un ministère de la propagande, car il n’est pas question de cela en France« [2]. Son rôle y est discuté, décortiqué et il est facile d’y lire, en filigrane, les intentions nourries par un gouvernement soucieux de contrôler la télévision d’État.

Première mission : les relations publiques du pouvoir exécutif

Le ministère de l’Information reçoit la fonction de porte-parole du gouvernement à l’intérieur comme à l’extérieur du territoire. Il est chargé d’expliquer à l’opinion nationale  « les préoccupations et les décisions gouvernementales« [3]. En effet, le ministère de l’Information « doit être conçu comme le service de relations publiques de l’État » comme l’explique le rapporteur au budget de l’Information, Roland Nungesser, lors de la présentation de la Loi des Finances pour 1961. En recevant pour mission d’informer l’opinion des intentions et actions du gouvernement, le ministère s’impose comme le relais inévitable des relations entre les Français et le pouvoir.

Le porte-parole du gouvernement doit « coordonner » et « rationaliser » véritablement « l’information de la France » comme le conseille Robert-André Vivien à la tribune de l’Assemblée nationale en 1966 : il s’agit « d’expliquer la France à tous ceux qui désirent la connaître« [4]. En métropole, il faut « rétablir aussi directement et simplement que possible les communications à l’intérieur du corps social qui est le nôtre, fragmenté actuellement en groupes nombreux, tant humains, techniques et sociaux, que professionnels, et qui ont tendance, de ce fait, à avoir une existence autonome« [5]. Pour réduire cette fracture sociale, le ministère de l’Information se voit assigner plusieurs objectifs.

La politique de « relations publiques » du gouvernement distingue la métropole des autres territoires : « sur le plan intérieur, sa mission serait essentiellement la documentation, et son rôle une saine coordination des efforts et une rationalisation systématique des méthodes » alors qu’à l’extérieur, il convient « de déployer un effort plus considérable que quiconque, en vue de développer (…) sinon la propagande, du moins la publicité en faveur de la Maison France« [6]. Deux poids, deux mesures donc pour l’organisation de la communication gouvernementale. Du moins, c’est la théorie annoncée. A l’extérieur, le ministère de l’Information a toute latitude pour vanter les mérites de la politique internationale de la Maison France. Les buts recherchés sont économiques : pour écouler la production française à l’étranger, il faut pouvoir assurer sa publicité  en assurant le prestige de la France à l’étranger. Ainsi, Christian de la Malène, ministre de l’Information, organise-t-il en 1962 des réunions de travail consacrées « à l’étude des mesures propres à assurer un meilleur développement de l’influence de notre pays dans le monde, au moyen de la presse, de la radio, de la télévision et des actualités cinématographiques« [7].

Pour certains cas particuliers, notamment la Communauté et l’Algérie, les ambitions sont toutes autres : « La France ne doit pas avoir, en ce qui concerne l’Algérie, une conscience qui se cherche. (…) Le central d’informations (…) doit vulgariser tous les efforts qui ont été consentis par la France pour édifier, pour équiper l’Algérie nouvelle« [8] déclare Lucien Neuwirth à l’Assemblée nationale en 1966. Promouvoir l’action française pour conserver une influence sur les anciens pays de l’Empire, tel est le rôle du ministère à l’extérieur de la métropole. Si cela n’est pas sa fonction – officielle – à l’intérieur du pays, celle-ci n’en est pas moins un exercice formateur pour le contrôle des ondes. Du moins, ces propos dénotent un certain état d’esprit autour de la conception des « relations publiques ».

Pour assurer sa mission, est créé en 1960 un « service de documentation et de diffusion« [9], chargé de dépouiller toutes les formes de presse puis d’établir « une documentation objective, mise à la disposition d’une presse indépendante« , ce qui « devrait faciliter la compréhension par l’opinion publique des objectifs de l’État et permettre ainsi à celle-ci de participer à son œuvre »[10]. Elle doit assurer plusieurs missions : – constituer une documentation sur les grands problèmes nationaux qui préoccupent les membres du gouvernement – en établir une synthèse  – et enfin, d’assurer une large diffusion de ces synthèses. Mais la vocation du ministère de l’Information ne se limite pas aux relations publiques de l’exécutif.

Deuxième mission : La tutelle des grands organismes publics de communication

Une deuxième attribution le dote de la direction ou de la tutelle de grands organismes publics de communication. Il est ainsi tuteur (ou directeur) de l’ORTF, de la SOFIRAD[11] (Société française de radiodiffusion), de la SNEP (Société nationale des Entreprises de Presse), de l’agence Havas, de l’AFP et des Actualités Cinématographiques. Ses responsabilités varient d’une entreprise à l’autre. Il est pourtant possible de dégager quelques points communs. Dans les entreprises dont il possède la direction, le ministère de l’Information a l’entière responsabilité du fonctionnement tant financier qu’administratif. La tutelle d’une entreprise lui permet parfois de nommer les dirigeants de celle-ci. Toutefois, cette tutelle est partagée avec un conseil d’administration, chargé, comme son nom l’indique, d’administrer l’entreprise publique.

En 1959, le ministère se charge de la réforme de la radiotélévision d’État, la RTF. Le nouveau statut choisi à cette occasion ne satisfait pourtant personne. Ainsi, en 1964, le cabinet Peyrefitte transforme-t-il à nouveau l’établissement public pour le consacrer en un Office de Radiodiffusion Télévision Française, l’ORTF. A cette date, le ministère de l’Information troque son « contrôle » contre une simple « tutelle ». « Bien sûr, le gouvernement, en renonçant à l’autorité directe sur la Maison et en lui substituant la simple tutelle, n’entend pas se désintéresser de l’ORTF« [12] annonce Alain Peyrefitte devant le tout nouveau conseil d’administration, cherchant ainsi à en rassurer les membres.

Pourtant, les voix désireuses de supprimer le ministère vont trouver là un argument qu’elles n’hésiteront pas à avancer. En 1966, on a ainsi pu entendre à la tribune de l’Assemblée nationale : « l’ORTF ayant acquis son autonomie, le maintien de la tutelle du ministère de l’information semble assez inutile ; l’expérience des deux dernières années montre en effet que la direction générale et le conseil d’administration ont bien pris en main les destinées de l’Office« [13]. De même, en 1967, le ministre Georges Gorse s’étonne de la démarche du président du Centre d’Information Civique, auquel il écrit : « J’ai lu avec intérêt les articles faisant état de votre proposition de supprimer le ministère de l’Information. Croyez bien que je serais prêt à m’y associer si le Gouvernement en était d’accord. J’ai cependant été un peu surpris de cette démonstration du CIC !« [14].

LAP - Canard Enchaîné - 9/10/63
LAP – Canard Enchaîné – 9/10/63
Troisième mission : Le garant des libertés de la presse :

La troisième attribution concerne son rôle de tutelle de l’information privée, notamment de la presse écrite. Un décret du 18 février 1960[15] réaffirme la fonction du ministre de l’Information : celui-ci est « chargé de gérer toutes les questions qui intéressent la presse écrite, considérée aussi bien sous l’angle d’une industrie – le problème du prix du papier journal (…) – que sous l’angle de l’information, du statut des journalistes« [16]. Le journaliste de télévision, qui jouissait d’une position particulière, avait vu de 1958 à 1969 son statut discuté, remanié, décortiqué par le ministère et le débat porté en place publique.

Le ministère reverse aux entreprises de presse la plus grande partie de son budget, à hauteur de 90%. Il est une sorte de « gestionnaire et distributeur de fonds (…) intégralement mis au service de la liberté d’expression »[17]. La distribution de ces fonds se fait de manière équitable entre les journaux de différentes sensibilités politiques. Il aide la presse, que ce soit pour sa diffusion à l’étranger ou pour son équipement. Par exemple, il verse à la SNCF une subvention destinée à compenser la perte qui résulte pour elle de la réduction de tarif de 50% applicable au transport des journaux et des publications, ou encore, il rembourse aux entreprises de presse 15% du prix d’achat de leur matériel. Le ministère de l’Information est parfois grand Prince avec des journaux qui – de Gaulle le disait lui-même – se positionnent plutôt contre les actions du président de la République.

Mais le ministère – alors qu’il doit veiller à la liberté de la presse – est également chargé, en collaboration avec le Premier ministre, des saisies d’articles jugés « dangereux » pour la stabilité du pays. Par exemple, Libération, l’Humanité et d’autres journaux communistes avaient été censurés sur certains de leurs articles traitants de la manifestation anti-OAS du 8 février 1962 ; autre exemple : celui du Manifeste des 121.

Responsabilité des relations publiques du gouvernement, contrôle ou tutelle de la télévision d’État, et garant des libertés de la presse : cet amalgame d’attributions ne peut qu’inviter le gouvernement à s’approprier le nouveau média. C’est un contexte qui ne manque pas de frapper Jean Boinvilliers, qui déclare devant le Parlement en 1966 : « le secrétaire d’Etat auprès du Premier ministre, chargé de l’information est en même temps porte-parole du Gouvernement. On peut par conséquent être surpris, écrivons-nous dans notre rapport, que des liens en apparence indissolubles rassemblent ces diverses activités au sein d’un même ministère« [18].

Un ministère, c’est avant tout des hommes qui le font fonctionner. Comment celui de l’Information est-il organisé, hiérarchisé ? Outre les très médiatiques ministres de l’Information – Malraux, Frey, Peyrefitte, Guéna… – les membres du cabinet ministériel – les « éminences grises » – jouent un rôle capital qu’il ne faut pas négliger.

Les hommes du ministère face à la télévision

Le ministère de l’Information « se présente davantage comme un cabinet ministériel quelque peu étoffé que comme une véritable administration centrale« [19] indique, en 1961, le député Roland Nungesser. Doté d’un budget modeste, le cabinet ministériel ne se compose jamais de plus de 60 agents. Comme la plupart des ministères, il est composé d’un directeur de cabinet (chargé de l’exécutif), d’un chef de cabinet (s’employant à résoudre les problèmes administratifs), de plusieurs conseillers techniques (aux pouvoirs plus ou moins importants), et enfin, de nombreux chargés de mission, qui jouent un rôle comparable mais qui ne disposent pas du même statut. La plupart des membres du cabinet sont détachés d’administrations diverses : de la préfecture, de l’Inspection Générale ou bien encore du Conseil d’État. Chacun relève d’une fonction bien précise et il est aisé d’isoler les individus ayant rapport avec la RTF ou l’ORTF. En règle générale, il est désigné un ou deux conseillers techniques spécialement destinés à s’occuper de la télévision.

De 1958 à 1969, le cabinet ministériel est remanié 13 fois. La durée de vie des cabinets est très variable : de quelques mois, l’existence moyenne d’un ministère est généralement d’une année. Cette instabilité, conséquente d’un climat politique tendu, s’atténue en 1962 lorsque la signature des accords d’Évian met un terme à la guerre d’Algérie. Elle reprend au moment de la crise de 1968. Les particularités de chaque cabinet déterminent son degré d’emprise sur la télévision. En effet, selon le nombre de postes en charge de ce média, et la provenance professionnelle de ses membres, il est possible de discerner des volontés divergentes quant au contrôle télévisé.

Examinons qui sont les acteurs de ce contrôle et étudions quelles sont leurs prérogatives :

  Dénomination du cabinet ministériel en charge de  RTF/ORTF
Ministre Directeur de cabinet Membres NOTABLES du cabinet

Juillet 1958- Janvier 1959

Ministère de l’Information

Jacques Soustelle Jacques Barbier Max Petit : (chargé de mission) « pour assurer les relations entre le cabinet et la direction générale de la RTF »
Janvier 1959 – Février 1960 Ministère de l’Information Roger Frey François A’Weng Alexandre Sanguinetti (chef de cabinet)
Robert Touzery (conseiller technique) : auditeur au Conseil d’État, chargé de la réforme et de l’organisation de la RTF
Olivier De Sarnez (conseiller technique)

Février 1960 – Août 1961

Ministère de l’Information Louis Terrenoire Jacques Brunswig-Bordier Marcel Poisson (chef de cabinet) : journaliste

Jacqueline Orluc (chef adjoint) : journaliste RTF

Paul Bodin (conseiller technique) : secrétaire général de la direction des informations de la RTF
Robert Bourillet (conseiller technique) : secrétaire aux Affaires étrangères
Claude Robin (conseiller technique) : secrétaire général de la direction des informations de la RTF
Paul Deraigne (chargé de mission) : journaliste
André Gérard (chargé de mission)

Août 1961 – Avril 1962

Premier ministre Secrétariat à l’Information Christian de la Malène

André Chadeau – sous-préfet

Jean-Paul Pourcel (chef de cabinet) : sous-préfet
Robert Touzery (conseiller technique)

Avril 1962 – Sept. 1962

Premier ministre Secrétariat à l’Information Alain Peyrefitte I Jacques Thibau (chef de cabinet) : secrétaire aux Affaires étrangères
Jean Castarède (chef adjoint)
Bruno Cheramy (conseiller technique)
Georges Riou (conseiller technique) : sous-préfet et ancien directeur des vices d’information au Maroc
Jacques de Coup de Fréjac (conseiller technique)
Jean-Claude Michaud (conseiller technique)
Sept. 1962 – Déc. 1962 Ministère de l’Information Christian Fouchet Jean Dours – préfet Bruno Cheramy (conseiller technique)
Ernest-Antoine Seillière (chargé de mission)
Déc. 1962 – Avril 1964 Ministère de l’Information Alain Peyrefitte II Claude Contamine – secrétaire aux affaires étrangères Georges Riou (directeur adjoint & conseiller technique)
Jacques Thibau (chef de cabinet)
Jacques Leprette
Bruno Cheramy (conseiller technique)
René Hostache (conseiller technique) : docteur en Droit, ancien député UNR des Bouches-du-Rhône
Jean-Claude Michaud (chargé de mission)- directeur du SLII Jean d’Ormesson (chargé de mission « à titre officieux »)
Avril 1964 – Janvier 1966 Ministère de l’Information Alain Peyrefitte III Jean-Jacques Bresson – procureur de la République Jacques Leprette (directeur du SLII) Jacques Thibau (chef de cabinet)
Jean Cerez (conseiller technique) : sous-préfet
Bruno Cheramy (conseiller technique) : maître de requête au conseil d’État
Jacques Thibau (conseiller technique) : conseiller aux Affaires étrangères
René Hostache (conseiller technique)
Janvier 1966 – Avril 1967 Premier ministre/ Secrétariat à l’Information Yvon Bourges Michel Barton – maître des Requêtes au Conseil d’État Michel Barbier (directeur du SLII) : sous-préfet
Robert Bourillet (conseiller technique)
Jean-Pierre Soisson (conseiller technique) : auditeur 1ère classe de la Cour des Comptes
Claude-Jacques Lemoine (attaché au cabinet) : journaliste à la RTF
Claude Couband (attaché au cabinet) : journaliste à la RTF
Avril 1967 – Mai 1968 Ministère de l’Information Georges Gorse Louis Delamare – conseiller aux affaires étrangères Jean-Pierre Hutin (directeur du SLII) : journaliste à l’ORTF
Bruno Chéramy (conseiller technique) : maître de requêtes au Conseil d’Etat
Jean-Bruno Aubertot (chargé de mission) : journaliste ORTF
Romain Gary (chargé de mission)
Mai 1968 – Juillet 1968 Ministère de l’Information Yves Guéna Marc Bonnefous – conseiller aux affaires étrangères Bruno Chéramy (conseiller technique)
Michel Péricart (chargé de mission) : journaliste à la RTF
Romain Roger (chargé de mission) : assistant de direction à l’ORTF
Juillet 1968 – Juin 1969 Premier ministre/ Secrétariat à l’Information Joël Le Theule Pierre Bandet – Maître de requêtes au Conseil d’État Pierre Hunt (directeur du CII)
Louis Amigues (chargé de mission) : secrétaire aux Affaires étrangères
Gérard Berger (chargé de mission) : assistant de direction à l’O.R.T.F
Juin 1969 – Juillet 1972 Premier ministre/ Ministère de l’Information supprimé Jacques Chaban-Delmas Leo HAMON : Porte Parole du gouvernement
Ministre ou secrétaire d’État

De l’histoire du ministère de l’Information, on ne retient généralement qu’un nom, celui d’Alain Peyrefitte. C’est oublier bien vite les rôles importants joués par Roger Frey, Louis Terrenoire, Yvon Bourges ou Georges Gorse ; hommes dont l’exposition médiatique avait été plus discrète, et moins longue que celle de Peyrefitte. Ces ministres tracent les grandes lignes du contrôle de l’information télévisée. « Monsieur le secrétaire d’État, vous êtes le porte-parole du gouvernement, et cela à titre personnel. Il est certain que cette fonction nécessite, chez son titulaire, des qualités de présentation, d’esprit de synthèse, de présence télégénique et radiogénique« [20] explique le rapporteur à l’Assemblée nationale Robert-André Vivien

Escaro - Canard Enchaîné
Directeur de cabinet

Il compte parmi les personnages principaux du contrôle de l’information télévisée. Il reçoit la délégation permanente de « signer, au nom du ministre de l’Information, à l’exclusion des décrets, tous les actes, arrêtés et décisions relevant de ses attributions« . Ce privilège est aussi accordé aux directeurs généraux de la RTF et de l’ORTF (Bordaz et Janot notamment) – témoignage de la confiance du gouvernement. Parfois, des chefs de cabinet et quelques obscurs chargés de missions bénéficient des mêmes prérogatives. Au sein du conseil d’administration de l’ORTF, le directeur de cabinet représente le ministre

François A’Weng est, en 1959, le directeur du cabinet Frey ; c’est un conseiller référendaire à la Cour des comptes et un ancien résistant de la France Libre (c’est le cas pour nombre d’entre eux). Puissant, il est nommé « sur proposition de la direction générale de la RTF ». Cet aspect appelle deux réflexions : d’une part, les liens entre le ministère et la télévision sont renforcés ; d’autre part, le directeur de cabinet jouit d’une légitimité non discutable sur la RTF, celle-ci étant confirmée par elle. Le directeur de cabinet impose ses instructions aux services de la télévision (les correspondances le prouvent), au même titre que les ministres ou les directeurs de la télévision. Ainsi, son rôle se trouve-t-il aussi étendu que celui du ministre : il est l’un des directeurs officieux de la télévision, et par ce biais, celui de l’information télévisée. François-Louis A’Weng reste en poste jusqu’en août 1960, date à laquelle il est nommé président d’une société filiale d’Havas : Information et Publicité.

Le directeur du cabinet Louis Terrenoire – résistant gaulliste lui aussi – s’appelle Jacques Brunswing-Bordier. Inspecteur général de l’administration, il est issu du secrétariat d’État aux Forces armées. C’est un farouche défenseur des privilèges acquis par le gouvernement : en 1960, il avait eu l’idée « d’un programme de relations publiques gouvernementales tant à la télévision qu’à la radio », avec notamment, des émissions recevant la participation des membres du gouvernement. Il organisait alors un « lien étroit » entre le cabinet du Premier ministre et la RTF pour que cette dernière puisse « assurer dans les meilleures conditions possible la diffusion dans le public des décisions et intentions du gouvernement » [21].

Autre directeur notable : celui du cabinet Peyrefitte II – Claude Contamine – qui abandonne son poste en juillet 1964 pour prendre… la direction de la télévision ! D’ailleurs, le chef de cabinet du même ministère s’appelle Jacques Thibau : celui-ci attendra jusqu’en 1966 pour obtenir le poste… d’adjoint de Claude Contamine, le numéro deux de la télévision.

Chef de cabinet

Hiérarchiquement au-dessous du directeur, le chef de cabinet reçoit l’administration et la gestion du ministère de l’Information. On remarque à ce poste Alexandre Sanguinetti, bras droit de Roger Frey lors de la création du SAC (Service d’Action Civique), groupe fameux pour son combat contre l’OAS. Sanguinetti – surnommé « Monsieur anti-OAS. » a un parcours original : inculpé pour fraudes diverses puis gracié, il entretient des relations troubles avec les services secrets, les partis politiques et les caisses noires gouvernementales… En 1962, on note le bref passage d’un certain Jean Castarède. Aperçu de nouveau en 1970, il passe de « l’autre côté » en réapparaissant comme conseiller du directeur de l’ORTF.

Bottin administratif - 1959
Bottin administratif – 1959
Conseiller technique

Plus ou moins nombreux selon les ministères, le conseiller technique reçoit des attributions très particulières, notamment en rapport avec la télévision d’État.

Le cas le plus intéressant est celui de Paul Bodin. C’est un « agent double » qui occupe deux postes à fortes responsabilités : au ministère de l’Information (Terrenoire) mais aussi à la RTF, où il reçoit le titre de « secrétaire général de la direction des informations et de l’actualité télévisée ». Les attributions de ce poste sont les suivantes : « affaires générales – rapports avec l’extérieur – questions administratives et du personnel – contrôle de la réalisation des émissions – étude des projets d’émission et des programmes« [22]. Ces larges attributions se concrétisent, dans la pratique, par la transmission et l’application à la télévision d’instructions. Paul Bodin entretient activement ses contacts – avec les ministres du gouvernement ou avec les agents de la télévision – comme l’attestent les nombreux documents d’archives. Le conseiller technique y apparaît comme le relais privilégié de Louis Terrenoire, des membres de son cabinet et des ministres du gouvernement. Rôle renforcé encore par une décision du ministre qui place le journal télévisé et parlé sous sa « responsabilité »[23] lors de la tentative du putsch des généraux en avril 1961. Ainsi, les notes destinées à ses collègues de la télévision se concluent-elles sur ce genre d’injonctions : « le ministre vous prie de bien vouloir donner des instructions en ce sens« [24], ou bien « je vous confirme les instructions du ministre« [25]. Et les directives formulées par ses camarades du ministère lui sont communiquées directement.

Exemple : un député de la majorité sollicite une émission de télévision auprès du chef du cabinet Terrenoire. Le ministère de l’Information ayant donné donné son accord, Paul Bodin se voit notifier ceci : « il serait agréable à monsieur le ministre que vous facilitiez auprès des services de la RTF, la réalisation de cette émission« [26]. Une lettre du maire de Poissy confirme le rôle important accordé à Paul Bodin : « à la suite d’une conversation téléphonique avec le cabinet de Monsieur le ministre de l’Information, j’ai l’honneur de solliciter votre accord…« [27] pour la réalisation de diverses séquences du journal télévisé, écrit le maire. Paul Bodin est donc chargé de juger de l’opportunité de séquences du journal télévisé. Les notes qu’il émet à la RTF ont valeur d’ordre. En réponse, la télévision les exécute puis en informe Bodin, comme c’est le cas ce 29 mai 1961, où un membre de la RTF lui répond : « ainsi que vous me l’avez demandé, j’ai donné des instructions à l’actualité télévisée et au JT pour que le maximum de publicité soit faite autour de M. Houphouët-Boigny« [28].

La position de ce « cumulard » n’est pas très discrète au regard des critiques de la télévision gouvernementale. Le Canard Enchaîné dresse de lui un portrait bien peu flatteur. Dans cet article d’avril 1961, Gabriel Macé se propose de « dresser la liste des incompétents qui ont des emplois dans cette grande maison. Ils sont trop et il faudrait (…) commencer par la tête : par ce monsieur Paul Bodin d’abord qui, bras droit de M. Terrenoire, ministre de la Censure, vient d’être nommé inspecteur général de la RTF« [29]. Il reste d’ailleurs à ce poste jusqu’en 1968 ! Ce Monsieur Paul Bodin n’est pas le seul élément remarquable.

Il y a aussi le brillant Bruno Chéramy (maître de requête au Conseil d’État), recordman du plus long « mandat » ministériel : on le découvre en avril 1962, et malgré une courte absence, il travaille tour à tour sous les ordres des ministres Alain Peyrefitte, de Christian Fouchet, de Georges Gorse et d’Yves Guéna.

Canard Enchaîné - 30/08/1961
Canard Enchaîné – 30/08/1961

Georges Riou (sous-préfet) est chargé sous Peyrefitte II des « problèmes juridiques, administratifs et techniques de la RTF et des liaisons avec MM. Bordaz et Guillon« [30], il siège au conseil de surveillance et s’occupe des relations avec le ministère de l’Intérieur. Plus tard, en 1964, on le retrouve directeur du personnel de l’ORTF… Deux autres conseillers, Jacques de Coup de Fréjac et Jean-Claude Michaud traitent des « problèmes de prospectives : informations à long et moyen termes, campagnes d’opinion et réformes en matière d’information et de presse. Programmes RTF« [31]. Tous trois furent féconds en rapport de tous genres nous indiquant dans quel sens le gouvernement décidait d’orienter l’information.

Sous Yvon Bourges (1966-67), notons Michel Barbier, sous-préfet, dont les nombreuses correspondances témoignent du rôle majeur : conseiller technique du ministère, il est aussi directeur du très réputé SLII, et siége au comités des programmes de l’ORTF. De plus, on le charge des « Questions politiques » et il assure les liaisons du ministère avec l’ORTF et le CIC (ce dernier est un organisme indépendant chargé des campagnes électorales).

Chargés de mission

Les attributions des chargés de mission sont variées, et on y croise un peu de tout : Max Petit en 1958 (de son véritable nom Camille Max-Petit) – futur député UNR – « pour assurer les relations entre le Cabinet du ministre et la direction générale de la RTF« . La double fonction ainsi attribuée – à savoir journaliste de télévision et relais du ministère dans l’Établissement – révèle déjà la tendance du gouvernement à infiltrer directement la maison. On note aussi, au sein du cabinet Fouchet (1962), la présence du tout jeune Antoine Seillière – pas encore Ernest – fraîchement diplômé de l’IEP et qui fit la carrière que l’on sait. Sous Peyrefitte II, le littéraire Jean d’Ormesson « à titre officieux » et plus étonnant encore, Romain Gary, qui officie au cabinet Gorse (1967-68).

Comment ces équipes ministérielles s’organisent-elles pour pratiquer leur contrôle ou leur tutelle sur la télévision ? Prenons l’exemple de Louis Terrenoire, un cabinet fort bien étoffé et remarquable quant à sa composition. En plus du directeur Jacques Brunswing-Bordier et du conseiller Paul Bodin, pas moins de cinq collaborateurs – soit près d’un quart des membres du cabinet – jouissent d’une double fonction à la RTF et au ministère de l’Information. Pierre Deraigne et Roland Godiveau, respectivement éditorialiste et rédacteur en chef à la télévision, sont désignés comme chargés de mission au sein du cabinet. Claude Robin – secrétaire général de la direction des informations de la RTF et de l’ORTF – est nommé conseiller technique. Terrenoire choisit Jacqueline Orluc – alors journaliste politique à la RTF – pour assurer son secrétariat particulier. Plus tard, elle sera mise à la disposition d’Alain Peyrefitte (janvier 63) pour finir directrice des relations extérieures de la télévision (juin 1964). Ces doubles attributions sont révélatrices des fréquentes injections d’agents gouvernementaux dans les rouages de la RTF. Le ministre lui-même, Louis Terrenoire, n’a-t-il pas été, de juillet à novembre 1958, le premier directeur de l’information télévisée du général ? Notons aussi le passage éclair d’André Marie Gérard – rédacteur en chef du journal L’Aurore – en tant que chargé de mission. Celui-ci quitta son poste pour cause de nomination à la direction des journaux parlés et télévisés ! Pendant les deux mois de sa formation à « l’information gouvernementale » ce « responsable fort autoritaire, gaulliste convaincu, avec un strict sens de la hiérarchie gouvernementale« [32] avait fait ses preuves. Il reste à ce poste jusqu’en septembre 1963, pour devenir le collaborateur de Paul Bodin à l’inspection générale de l’ORTF …

Tous les hommes du ministère jouent un rôle sinon majeur, du moins considérable dans le contrôle de l’information. La plupart des archives écrites, notes, lettres ou rapports sont émis ou reçus par ces agents gouvernementaux. Ainsi, l’organisation du contrôle ne repose-t-elle pas seulement sur les épaules du ministre – aussi médiatique soit-il – mais sur une équipe complète employée à maîtriser et à utiliser l’information. Souvent, ces hommes infiltrent les services et directions de la télévision, ils traversent le « miroir » pour exercer leur rôle directement et de l’intérieur.

Après la crise de 1968, le ministère de l’Information abandonne – pour un temps seulement – son emprise sur l’ORTF. C’est ce que répond Léo Hamon, en juillet 1969, à Lucien Junillon qui sollicitait une faveur : « n’ayant en aucune manière la tutelle de l’ORTF, il n’est pas possible d’intervenir auprès de la radio et de la télévision pour vous donner satisfaction« [33]. Le pauvre sénateur n’eut donc pas droit à son émission sur l’artisanat de la Drôme. Car celui-ci avait fait l’erreur de s’adresser à Léo Hamon, simple porte-parole du gouvernement. De juin 1969 à juillet 1972, le ministère n’existe en effet plus, et c’est au Premier ministre qu’il revient d’exercer directement la tutelle de l’ORTF.

Comment intervient le ministère de l’Information à la télévision ?

Lisez :

Contrôler l’information télévisée : les productions gouvernementales (1958/1969)

De l’intérêt de désigner soi-même le directeur de la TV publique…

Censure à la télévision : Le Manifeste des 121

– Le SLII, Service de Liaison Interministérielle pour l’Information


[1] Deuxième cabinet Blum

[2] Assemblée nationale – J.O. – Procès-verbal de la séance du 05/11/60 – Intervention de Roland Nungesser

[3] Assemblée nationale – J.O. – Procès-verbal de la séance du 07/11/62 – Intervention de Christian de la Malène

[4] Assemblée nationale – J.O. – Procès-verbal de la séance du 28/10/66 – Intervention de Robert-André Vivien

[5] Assemblée nationale – J.O. – Procès-verbal de la séance du 05/11/60 – Intervention Joël Le Tac

[6] Assemblée nationale – J.O. – Procès-verbal de la séance du 05/11/60 – Intervention de Roland Nungesser

[7] Note de Christian de la Malène à Robert Bordaz – 09/04/62

[8] Assemblée nationale – J.O. – Procès-verbal de la séance du 28/10/66 – Intervention de Lucien Neuwirth

[9] article 2 du décret du 18 février 1960

[10] Décret du 18 février 1960, n°60-148

[11] Par exemple, la SOFIRAD est une holding qui détient et gère les participations de l’État dans l’audiovisuel. Pour Le Monde du 10/12/1998, elle est « une des sociétés dont la présidence est convoitée par les grands commis de l’État et les emplois recherchés par les proches des différents pouvoirs ». Elle possède une part importante du capital d’Europe 1 et de Radio Monte-Carlo. Elle est, de ce fait, « l’œil de l’État dans ces médias et les différents gouvernements placent à sa tête des hommes de confiance ». Le fonctionnement est identique à celui de la télévision française : la SOFIRAD se place sous l’autorité directe du ministère de l’Information.

[12] Conseil d’administration O.R.T.F. – Procès-verbal de la séance du 25/07/64 – Alain Peyrefitte

[13] Assemblée nationale – J.O. – Procès-verbal de la séance du 28/10/66 – Intervention de Jean Boinvilliers

[14] Lettre de Georges Gorse à J.-C. Barbé (Président du C.I.C.) – 19/10/67

[15] Décret du 19/02/1960 n°60-148

[16] Assemblée nationale – J.O. – Procès-verbal de la séance du 07/11/61 – Intervention de Christian de la Malène

[17] Assemblée nationale – J.O. – Procès-verbal de la séance du 05/11/60 – Intervention de Louis Terrenoire

[17] Idem – Intervention de Roland Nungesser

[18] Assemblée nationale – J.O. – Procès-verbal de la séance du 28/10/66 – Intervention de Jean Boinvilliers

[19] Assemblée nationale – J.O. – Procès-verbal de la séance du 05/11/60 – Intervention de Roland Nungesser

[20] Assemblée nationale – J.O. – Procès-verbal de la séance du 28/10/66 – Intervention de Robert-André Vivien

[21]Note de Jacques Brunswing-Bordier (ministère de l’Information) au 1er ministre Michel Debré – 01/03/60

[22] Note de service R.T.F. – Albert Ollivier (directeur des programmes) – 14/01/59

[23] Lettre de Louis Terrenoire à Raymond Janot – 22/4/61

[24] Note de Paul Bodin à André-Marie Gérard – 24/05/60

[25] Note de Paul Bodin à Raymond Janot – 11/03/61

[26] Note de Marcel Poisson (journaliste à la R.T.F. et chef de cabinet de Louis Terrenoire) à Paul Bodin – 09/06/60

[27] Lettre du maire de la ville de Poissy à Paul Bodin – 24/04/60

[28] Note de Philippe Droin (conseiller technique à la R.T.F.) à Paul Bodin – 29/05/61

[29] Gabriel Macé, « The Right men », Canard Enchaîné- 19/04/61

[30] Cabinet Peyrefitte mai/sept 62, « Composition du cabinet »

[31] Cabinet Peyrefitte mai/sept 62, Note de service confidentielle, non datée

[32] Jérôme Bourdon, Histoire de la télévision sous de Gaulle, Paris, Anthropos, 1990, p. 82

[33] Note de Léo Hamon au sénateur Lucien Junillon – 11/07/69

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