De l’intérêt de désigner soi-même le directeur de la TV publique…

Depuis le 13 janvier 2009, une nouvelle loi stipule que la nomination du PDG de France Télévisions par le président de la République fait suit à une décision prise à l’issue d’un conseil des ministres, après avis du CSA et accord du Parlement[1]. Retour aux années 60. Notre ancêtre le primotéléspectateur a le choix entre deux chaînes de télévision. Toutes deux sont publiques et placées sous le contrôle du gouvernement. À la tête de cet audiovisuel d’État ? Un directeur général, qui ressemble beaucoup à notre PDG de France Télévisions, car c’est en conseil des ministres qu’on en décrète la nomination.

 

Canard Enchaîné - Lap

Quel était donc le rôle du directeur général dans le contrôle de l’information télévisée ? Prenons pour exemple Raymond Janot, à la tête de la RTF (la Radiodiffusion-Télévision française), de 1960 à 1962, et dont l’action à ce poste éclaire quelque peu les débats actuels.

Raymond Janot est avant tout un fidèle du général de Gaulle, condition souvent assortie à cette époque d’un passé de Résistant. Et Raymond, en ce domaine, ne démérite pas : combattant jusqu’en 1940, il est fait prisonnier de guerre. Évadé, il devient résistant, puis poursuit sa carrière – entes autres – auprès du président Auriol. Au retour du Général en mai 1958, ce juriste participe activement à la création de notre actuelle République : il est, et à juste titre, considéré comme l’un des pères de la Constitution. Voilà pour le portrait.

Janot – qui évolue donc dans une communauté d’esprit commune à celle de la Majorité – devient donc directeur de la télévision en mars 1960[3]. Avouant au moment de sa nomination « ne jamais regarder la télévision » (ce qui n’est pas rare en ce début des années 60), ce grand fonctionnaire de l’État n’ignore pourtant pas les impératifs d’une communication d’État.

Canard Enchaîné - 18/03/59

Il n’y a pas de censure

Raymond Janot affirme dans une interview télévisée datée d’avril 1961 : « il n’y a pas de censure. Je suis responsable de ce qui se passe au journal télévisé (…) il n’y a pas de censure si ce n’est l’appréciation que j’ai moi-même des évènements, qui peut être vraie, qui peut être fausse« [4]. Et pour ne pas exercer de censure, c’est tout naturellement que ce même Raymond Janot avait, l’année précédente, imposé aux présentateurs du JT cette édifiante consigne :

« Les présentateurs des éditions de 13h et de 20h devront, 15 minutes avant l’émission, communiquer par téléphone à M. le Directeur général le contenu du bulletin politique« [5]. Le responsable des informations télévisées, Pierre Sabbagh, se charge donc d’informer ses troupes de sa propre perte d’autorité sur le contenu du journal. Sallebert, Droit, Marcillac, Zitrone, Breem, Pasteur, Bortoli, Petit et Villedieu paraphent ce modus vivendi : ils acceptent de transmettre directement leurs commentaires à la plus haute autorité de la RTF. Ce qui surprend ici, c’est la tutelle à laquelle les journalistes doivent se référer, car après tout, le directeur général n’est pas le rédacteur en chef du journal télévisé[6].

Si le contenu des informations politiques est du ressort de Raymond Janot, c’est que le pouvoir exécutif entretient – et c’est bien naturel – une grande confiance à l’égard de celui qu’il a nommé à la tête de la radio et de la télévision publiques. Aussi, Raymond Janot dispose-t-il – comme ses successeurs d’ailleurs – de la délégation permanente « de signer, au nom du ministre de l’Information, à l’exclusion des décrets, tous les actes, arrêtés et décisions relevant de ses attributions« [7]. Ce qui est bien pratique quand il s’agit de prendre d’importantes décisions qui engagent l’établissement public.

Une confiance méritée

Mais la confiance est méritée. Par exemple en ce mois de décembre 1960, où Raymond Janot met en garde son ministre de l’Information : celui-ci avait émis l’idée – sans doute dans un élan un peu trop libéral – d’une tribune critique sur la télévision, une sorte d’Arrêt sur Images avant l’heure. Mais le directeur général de la RTF sait garder tête froide et répond à Louis Terrenoire, le ministre de l’Information : « il ne faut pas dissimuler qu’une telle tribune conduira un jour l’un des critiques à affirmer que la RTF ne dispose pas assez de liberté, qu’elle devrait être, non pas une institution au service du gouvernement, mais au service de la Nation (…) ces propos étant pratiquement inévitables à mon sens (…) Je ne vois personnellement aucun inconvénient à ce que des critiques soient faites au petit écran sur l’organisation de la RTF et sur l’action du directeur général. Je pense qu’il vous appartient d’apprécier si des critiques sur le gouvernement en matière de télévision sont, ou non, fâcheuses« [8]. Raymond Janot, qui ne manque pas de cynisme, est prêt à se sacrifier sur l’autel des critiques, mais il refuse de compromettre le gouvernement dans son sillage. Après de pareilles recommandations, on ne s’étonne pas que l’idée d’une telle émission n’ait jamais été reprise !

Canard Enchaîné - 25/02/1959

Le subordonné du gouvernement

Mais la réalité et parfois plus crue : le directeur général de la télévision publique n’a pas le choix. Quand un ordre lui est transmis, il ne peut que l’appliquer… ou s’en aller. C’est Raymond Janot lui-même qui l’avoue en octobre 1960, au cours d’une réunion du comité de télévision. Le sujet du jour : les sanctions essuyées par les signataires du Manifeste des 121 (d’illustres personnalités qui se sont engagées contre l’intervention militaire en Algérie et pour l’indépendance immédiate). Et parmi les sanctions officielles mises en place par le gouvernement contre les signataires, paraître ou être mentionné à la télévision figure en bonne place. Et ceci ne va pas sans poser de problèmes à Raymond Janot : « le directeur général de la RTF n’a pas à approuver ou réprouver cette décision, il serait aussi coupable en l’approuvant qu’en la réprouvant. Il se mettrait en position de laisser croire qu’il pourrait ne pas l’approuver. (…) Dans certaines institutions, nous voyons parfois des subordonnés dire qu’il « approuvent la position du gouvernement », c’est une plaisanterie ! Les subordonnés ne sont pas là pour approuver ni même pour réprouver la politique du gouvernement. Ils sont là pour l’exécuter » ; « j’applique l’ordre, je ne peux pas faire autrement que de l’appliquer, et les gens qui sont sous mes ordres ne peuvent pas faire autrement« [9].

Bien que ces propos soient tenus dans un contexte très particulier, celle d’une censure officielle, ils témoignent pourtant du processus d’asservissement subi par la direction générale. L’impuissance totale des directeurs généraux face au gouvernement est acceptée par Raymond Janot, et peut-être même revendiquée. Avouer un impossible libre arbitre, c’est aussi une façon de se dédouaner de ses responsabilités quant à l’orientation politique donnée à l’information télévisée.

La direction générale de la télévision se trouve donc dans une situation inextricable. Placée là par le pouvoir en place, deux options s’offrent à lui : s’associer à la politique gouvernementale en prenant part au contrôle de l’information ; ou subir et livrer l’information politique tout entière entre les mains des ministres. Paradoxalement, la confiance accordée à ces directeurs par le gouvernement rend possible une certaine émancipation. Mais c’est essentiellement en bonne intelligence que le gouvernement et les directeurs de la télévision unissent leurs efforts et fabriquent cette information télévisée des années 60.


[1] Le 13 janvier 2009, les sénateurs ont validé l’article 8 du projet de loi (présenté par le gouvernement) relatif au nouveau mode de nomination du PDG de France Télévisions, comme l’avaient approuvé les députés le 4 décembre 2008. Auparavant, c’est le CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel), qui nommait le PDG de France Télévisions jusqu’à présent… Rappelons qu’un tiers de ses membres est nommé par le Président de la République, un autre 1/3 par le président de l’Assemblée nationale, et un dernier 1/3 par le président du Sénat…

[3] C’est-à-dire en pleine guerre d’Algérie, une guerre à la fois civile et militaire et qui déchire violemment le pays.

[4] Inathèque de France – Émission Faire Face – « la télévision » n°2 – auteur : Etienne Lalou, réalisateur : Igor Barrère – 24/04/61

[5] Note de Pierre Sabbagh aux présentateurs du Journal Télévisé – 27/06/60

[6] Le successeur de Raymond Janot, Claude Contamine, complète et élargit le dispositif de contrôle. En février 1966, constatant les « problèmes de coordination » que pose la multiplication des émissions d’information, il exige des sous-directeurs qu’ils lui « communiquent régulièrement la liste des sujets » : « je souhaite plus particulièrement avoir connaissance quotidiennement, et en tout état de cause au moins 15 jours avant diffusion, des sujets envisagés ou préparés : Panorama, Face à face, Caméra 3, 16 millions de jeunes, 5 colonnes à la une, Tribunes, Zoom. » C’est-à-dire toutes les émissions et magazines d’information (source : Note de Claude Contamine aux sous-directeurs et chefs de service – 17/02/66).

[7] Arrêté du 4 mai 1962 –  J.O. du 09/05/60

[8] Note de Raymond Janot à Louis Terrenoire – 01/12/60

[9] Comité de télévision R.T.F. – Procès-verbal de la séance du 06/10/60 – Intervention de Raymond Janot

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s